Les grandes évasions de Paul Métral : libre à tout âge et à tout prix

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Les grandes évasions de Paul Métral est paru en octobre aux éditions du Rouergue. On a l’habitude d’associer vieillesse et dépendance, ou sénilité ; à partir d’un certain stade, plus les gens avancent en âge, moins on accorde de poids à leur opinion, à leur volonté, à leurs propos, parfois à tort. C’est ce que s’attache à montrer Serge Revel dans ce roman doux-amer, réjouissant et déprimant tout à la fois.

Le récit se tient sur les épaules de Paul Métral, qui porte bien ses quatre-vingt-neuf ans. Veuf et sans descendance, il mène une vie paisible seul dans sa maison à la campagne, où son unique nièce vient tous les jours l’aider dans les tâches ménagères contre rémunération. Rien à redire donc. Mais un jour il trébuche et sa nièce soi-disant inquiète pour le bien-être de son oncle, part en croisade pour qu’il entre en maison de retraite. M. Métral se laisse avoir à l’usure, et commence alors un cycle infernal : une fois le doigt mis dans l’engrenage, il n’est pas de retour en arrière. Il a beau tenter de revenir chez lui et de retrouver sa vie tranquille, sa nièce ne le lâche pas, et bientôt se joignent à elle les directeurs de maison de retraite, les gendarmes, les infirmières… dans un tollé général « À votre âge, enfin, vous n’y pensez pas ! » Ah ? Depuis quand aspirer à la liberté, à l’indépendance, à la tranquillité, à la décence enfin, est-ce un scandale ? La liberté de mener sa propre vie comme on l’entend ; n’est-ce pas le grand principe de nos sociétés occidentales ?

grandes-evasions-paul-metralPas quand on est vieux ; c’est le reproche cinglant que lance Serge Revel par le biais de ces Grandes évasions de Paul Métral, qui a beau s’acharner à s’extraire de l’engrenage en fuguant de toutes ses maisons de retraite, sa nièce hypocrite et la société finissent toujours par le retrouver et le ramener dans une petite boîte en guise de chambre, où il ne dérangera plus personne. Et si ça le dérange, lui, ils n’en ont cure. Sa nièce le détrousse, lui prenant sa maison et ses biens pour les vendre, le fait mettre sous sa propre tutelle, l’abreuve d’un discours culpabilisant pour le convaincre de lui donner tout son argent ; les responsables de maisons de retraite tentent de le mater à coups de règlements et de sanctions comme un collégien rebelle ; les infirmières le traient en petit gâteux. Dans une ironie classique, la seule personne qui le prend au sérieux et le respectera jusqu’au bout est Akim, un chauffeur de taxi qui sera son fidèle complice dans ses évasions et lui proposera un vrai foyer, au cœur de sa famille. Mais Paul Métral sait bien que cette solution est illusoire ; que tôt ou tard l’âge le rendra dépendant, à la charge de cette famille, à qui il ne veut pas imposer ce poids.

Ne lui reste alors qu’une seule solution pour préserver son libre arbitre et sa dignité, à laquelle il se résout, plutôt que de décliner et crever à petit feu dans un mouroir, peu à peu spolié de toute humanité.

Les grandes évasions de Paul Métral pourraient être déprimantes et faire pleurer dans les chaumières ; certains thèmes s’y prêtent un peu, comme le souvenir de Lou, l’épouse de Paul avec laquelle il a vécu un amour sans nuages, et ses élans de révolte qui forcent parfois un peu sur le romanesque. Mais ce n’est pas le cas grâce à l’ironie de ce vieillard iconoclaste sur laquelle surfe joyeusement Serge Revel. Paul Métral propose à sa nièce de lui trouver une compagne sur Meetic, cache sa carte bleue et sa clé USB dans son slip, et magouille avec une bande de jeunes pour acheter du shit, jamais à court de ressources, revenant toujours à la charge tôt ou tard. Et la meilleure preuve de sa lucidité qu’il nous donne, c’est sa conscience finale qu’il a tout essayé, et qu’il faut accepter la fin lorsqu’elle vient. Laquelle peut sembler un peu forcée dans son romanesque, mais reste un reflet sans fard du piège insidieux dans lequel la société enferme finalement les personnes âgées. Et pose en filigrane la question : une autre fin, une autre façon de traiter les personnes âgées ne serait-elle pas plus digne de nous, d’eux ?

« …être à l’heure pour le repas, ne pas cuisiner hormis le petit déjeuner, ne pas.. Bref, ce règlement est un petit bijou d’hypocrisie. Le bonheur dans un système concentrationnaire librement accepté… J’ai osé :

– Et si je veux rentrer tard un jour…

– On ne sort pas la nuit, à votre âge, monsieur Métral ! Et pour aller où ? je me le demande !

– En boîte madame… j’adore danser.

J’ai cru qu’elle s’étranglait. Les bourrelets du cou m’ont fait penser, vu la couleur violine qu’ils ont pris, à celui d’un dindon en colère. Je l’ai rassurée, je ne voudrais pas qu’elle me fasse une attaque pour notre premier rendez-vous.

– Je plaisante, madame ! Quand je sors voir ma copine, je ne rentre plus très tard…

Elle s’est reprise.

– Vous savez qu’il est interdit d’inviter des femmes…

– Ne vous inquiétez pas madame, une me suffit, et je suis très discret. Avec ma copine, on se voit chez elle… Vous savez, quand la nature demande…

– A votre âge, monsieur Métral ! Vous n’avez pas honte ! »

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