« Silent Voice » est un long-métrage d’animation japonais réalisé par Naoko Yamada du studio Kyoto Animation, adapté lui-même du manga « A Silent Voice » de Yoshitoki Ōima. Sorti sur nos écrans le 22 août 2018, ce dessin animé nous aura captivé pour sa délicatesse et le spectre très vaste des émotions qu’il suscite en nous.

C’est en observant sa mère professeure d’enfants sourds et muets que Yoshitoki Ōima eut l’idée de son manga, et celui-ci eut un grand retentissement à cause du sujet qu’elle y aborde, le harcèlement scolaire.

La critique suivante contient des spoilers.

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Nishimiya est une petite fille réservée qui souffre d’un handicap. Elle peut parler. Mais elle ne peut pas entendre. Dès son premier jour de classe, elle précise son état en montrant un « cahier de conversation » aux autres élèves. Mais rapidement, les choses tournent mal. Ishida, un petit garçon turbulent, est frustré qu’elle ne puisse pas entendre, c’est pourquoi il va se mettre à la bousculer, à remplir son cahier d’injures, à le balancer dans une rivière, et même à lui crier dans les oreilles… alors qu’elle a un appareil auditif. Bien sûr, il n’est pas le seul à agir ainsi, car comme partout dans le harcèlement scolaire, il y a des complices. D’abord Naoka, une fille qui ne cesse de la rabaisser par les mots, profitant de sa surdité, ou encore Kimi Kawai, une très bonne élève qui rit de ces humiliations malgré elle. Heureusement, le calvaire de Nishimiya  prend fin quand sa mère se rend compte qu’on lui vole ses appareils auditifs. Ishida est désigné coupable de ces vexations, et même ses copains complices se détournent de lui. Pire encore, Ishida entraîne sa propre mère dans sa chute car celle-ci, déjà pas très riche, doit s’excuser jusqu’à l’humiliation devant la mère de Nishimiya, en lui apportant le peu d’argent qu’il lui reste en guise de dédommagement. Dès lors, la vie d’Ishida change radicalement. C’est à son tour de subir le harcèlement de ses camarades. Mais le pire l’attend : l’exclusion sociale. Il ne parviendra plus à s’intégrer dans un groupe au collège, où il erre tel un fantôme dans les couloirs. Tous les visages qu’il y croise sont barrés d’une croix, sans exception. Comme un panneau barré. Un sens interdit. Interdit de communiquer. Interdit de se faire des amis.

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Pourtant, Ishida n’a pas oublié la petite fille sourde. Ayant appris la langue des signes, il aimerait lui parler afin de se racheter. Il réussira à se faire un ami auprès du comique Nagatsuka, et ô miracle, la croix qu’il voyait sur son visage disparaît ! Ishida devra également gagner la confiance de Yuzuru, petite sœur de Nishimiya, afin de la fréquenter à nouveau. Nishimiya,  douce et pacifiste, acceptera sans peine apparente… mais a-t-elle réellement surmonté ses traumatismes ? Et Ishida réussira-t-il à se réconcilier avec ses anciens amis qui se sont détournés de lui ? Les choses s’avéreront bien plus difficiles que prévu. La palme de la méchanceté revient à Naoka qui, sans aucun remord, déclare sans complexe à Nishimiya qu’elle la déteste pour avoir fait souffrir Ishida par la suite, et d’avoir atomisé son petit cercle d’amis à l’école primaire. C’est un classique de blâmer la victime. Mais cela aura un lourd impact chez la pauvre jeune fille qui, prisonnière de son problème de communication, sera hantée par la pensée du suicide pour expier ses fautes…

Ce qui est le plus intéressant dans ce long-métrage, c’est la complexité avec laquelle le harcèlement est rendu, et toutes les conséquences que cela entraîne. Les humiliations de Nishimiya restent dures à regarder, mais seuls certains détails très marquants sont montrés comme autant de flashs douloureux. Jamais ça ne traîne en longueurs sadiques durant tout le film (Oui, le traumatisme de Princesse Sarah est passé par là!). Ce qui dure le plus longtemps, c’est la « punition » d’Ishida et la solitude insupportable qui en découle, comme si l’exclusion était plus dure à vivre que les brimades. Car ne dit-on pas que l’indifférence demeure ce qu’il y a de pire ? Ishida va en être si torturé qu’il songera également au suicide. Car étrangement, dans ce film, ce n’est pas la victime du harcèlement qui semble le plus souffrir, mais l’agresseur, qui doit vivre avec le poids de ses actions pendant des années… comme si la culpabilité était la pire des punitions. Comme si toute réparation était impossible. Ishida, cependant, ne blâmera jamais Nishimiya de ce qu’il lui arrive, et Nishimiya ne le blâmera jamais de ce qu’il a fait. Car peut-être que ce qu’Ishida recherche n’est pas le pardon… mais plutôt, l’amour ?

 

Les critiques l’ont déjà dit avant nous, mais ce long-métrage est une grande réussite. Bien que lent, il n’en demeure pas moins poétique, attaché à toutes les émotions complexes ressenties par les personnages. Jamais ce difficile sujet n’est abordé avec précipitation ou sous un angle caricatural et bâclé. Le film prend son temps. Et cela permet réellement de laisser les émotions couler en nous. Des détails artistiques sont notables, comme les ondes qui se propagent à la surface de l’eau, métaphores de sons dans l’air que Nishimiya ne peut percevoir… Ou comme quand elle donne régulièrement à manger aux carpes koi durant son temps libre… (D’ailleurs, ne dit-on pas « muet comme une carpe ? »). Ou encore la beauté de son kimono, un soir d’été sous les feux d’artifice, tandis qu’elle saute de son balcon pour se suicider. Ishida sera entraîné avec elle et chutera dans le petit bassin des carpes koi, dans le monde de l’entre-deux, entre la vie et la mort, dans le monde du silence. Il réussira à parler à la petite fille sourde de l’école primaire depuis son coma, scène que je trouve très accomplie. Il y a quelque chose de japonais dans le « sacrifice purificateur » comme seule issue pour expier un passé honteux et satisfaire le groupe au détriment de l’individu. Nishimiya et Ishida sont, au fond, liés à jamais dans la même tragédie, comme les deux faces d’une même médaille. Ce qui est symbolisé ici, c’est que les crimes finissent toujours par nous poursuivre, et que lorsque l’on blesse quelqu’un, c’est à soi-même que l’on fait le plus de mal.

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« Silent Voice » n’est pas le premier manga qui aborde le sujet du harcèlement scolaire, loin s’en faut. Il s’agit d’un thème récurrent dans de nombreux mangas, que ce soit pour être plus proche du public adolescent qu’ils visent, ou bien pour servir d’exutoire à son auteur qui a subit ce genre d’épreuves. Que ce soit « Princesse Sarah » ou « Fruit Basket », ce n’est pas un thème inconnu. L’Ermite Moderne a notamment réalisé une vidéo sur le manga « Life », vraiment terrifiant, mais très proche de la réalité :

Quoiqu’il en soit, ne passer pas à côté de cette pépite tout droit sortie du Pays du Soleil Levant, et que l’on compare déjà à Your Name. Tout en délicatesse et en profondeur psychologique, il dépeint très bien les conséquences à long terme du harcèlement scolaire, et décrit tous les travers des personnes confrontées à ce genre de situation. La non-défense de la victime, les autres élèves complices qui encouragent l’agresseur, le fait de blâmer la victime de ce qui s’est passé, la culpabilité insurmontable de certains agresseurs, la victime qui s’excuse tout le temps, les complices qui font preuve de lâcheté en se dédouanant de ce qu’ils ont fait… Le chemin est long vers la rédemption, mais elle vaut la peine de se démener pour l’obtenir. Car au fond, certainement, c’était peut-être Ishida qui s’était rendu sourd pour ne pas avoir assez écouté les autres…