Reviews

Doctor Who – Aux confins de l’univers (Disney+) : L’Odyssée de l’espace (SPOILERS)

Deuxième et avant-dernier épisode spécial depuis le retour du trio Davies/Tennant/Tate, Aux confins de l’univers est loin d’être anecdotique dans ce triptyque de fin d’année pour Doctor Who. C’est même sûrement l’un des plus importants.

ALERTE AUX SPOILERS : pour parler de cet épisode, il sera impératif de révéler des éléments de l’intrigue. La lecture s’effectue donc à vos risques et périls

Casé entre le premier (La Créature Stellaire / The Star Beast et le retour de David Tennant et de Catherine Tate) et le troisième (qui verra l’apparition de Neil Patrick Harris en méchant mais surtout celle de Ncuti Gatwa dans le rôle du Quinzième Docteur), le principal objectif de ce deuxième épisode spécial, intitulé Aux Confins de l’Univers (Wild Blue Yonder), est d’exister. Ca tombe bien, c’est à peu près le propos : l’existence.

Après que Donna ait renversé du café sur la console d’un TARDIS new look, le duo se retrouve aux confins de l’univers, au bord du néant, là où il n’y a rien. Rien DU TOUT. La cabine téléphonique les amène dans un vaisseau plus ou moins à l’arrêt, sans occupant, et se lance dans une auto-réparation… avant de disparaître. On l’a déjà vu dans la série, en cas de grand danger, le TARDIS active un système qui l’envoie ailleurs dans le temps et l’espace, jusqu’à ce que ledit danger soit résolu. Quitte à laisser ses occupants sur le carreau. Le Docteur et Donna sont donc seuls… ou presque

Wild-Blue-Yonder-doctor-who-disney-2

Le secret le plus total entourait cet épisode. Avec ce TARDIS mis à feu, les théories ont fusé : allait-il se retrouver dans le TARDIS d’un autre Docteur ? Allait-on revoir d’anciens Docteurs, ou allait-on voir le Quinzième Docteur en avance ? En fait, rien de tout cela, ce qui est assez logique : des surprises de cette ampleur se réservent pour la fin, en l’occurrence le troisième épisode, non pas le second.

La production a donc joué avec nos nerfs, en nous laissant avec quelques images et quelques idées. La seule chose sur laquelle les théoriciens n’avaient pas tout à fait tort, c’est qu’en effet, il y a un autre Docteur dans cet épisode : le double du Quatorzième. Qui est déjà lui-même un double du Dixième. Le Seigneur du Temps et Donna font face à des extraterrestres sans noms, capables de copier jusqu’au moindre cheveu, jusqu’au moindre souvenir de leurs victimes.

Aux confins de l’univers est un épisode extraordinaire, à nul autre pareil dans l’histoire de Doctor Who. Il est unique, en ce qu’il se place en 2023, soixante après le début de la série, 15 ans après la fin du duo Docteur/Donna, au moment où ledit duo est réuni. Et il est aussi presque familier, tant il résonne avec bien d’autres épisodes : pêle-mêle, Le Seigneur des Rêves, La Conquête de Mars, mais surtout avec son lointain cousin daviesien Un passager de trop, sans compter les références à des films comme The Thing ou 2001 : L’Odyssée de l’espace. Il est si familier qu’il en est perturbant.

Face à ces extraterrestres métamorphes, le Quatorzième Docteur peut voir son vieux visage (dans tous les sens du terme), et au lieu de lui apporter des réponses, il se pose encore d’autres questions. Ou plutôt, il fuit les questions, et notamment les conséquences du Flux, comme avant il fuyait les conséquences de la Guerre du Temps. C’est aussi cela qui a changé chez cette copie presque conforme du Dixième Docteur : il a vieilli. Ses problématiques ne sont plus les mêmes, il lui faudra « un million d’années » pour aller bien, et il ne peut donc pas être le Quatorzième Docteur comme il a été le Dixième. Même si Donna est là. Même si Wilf est de retour. Une copie, et ces extraterrestres le montrent, ce n’est pas l’original, c’est un miroir déformant (et certains plans vont rester gravés dans les mémoires – ne regardez pas cet épisode seul dans le noir). Heureusement, il n’y a pas que du mauvais : le Seigneur du Temps est devenu encore plus LGBT-friendly, puisqu’il s’exclame à voix haute qu’il trouve Isaac Newton particulièrement séduisant.

Wild-Blue-Yonder-doctor-who-disney-2

Le choix des confins de l’univers n’est pas anodin : sans étoiles et sans planètes alentour, sans tournevis sonique et sans TARDIS, et même sans autre forme de vie que Donna, ses moyens sont plus que jamais limités et il est obligé de se regarder en face. Face à ces extraterrestres qui crèvent d’envie d’aller coloniser la Terre, il se retrouve même à se battre contre lui-même, puisqu’à un moment, il doit cesser de… réfléchir. Il ne peut que difficilement se reposer sur Donna puisqu’elle aussi est copiée. Il craque totalement face à une fausse Donna qui le met face à ses responsabilités de ces quinze dernières années, responsabilités qu’il a gérées, puisqu’il est le Docteur, et en même temps non puisque ce n’était pas ce visage aux commandes.
C’est un doppelganger maléfique de sa compagne et pourtant elle touche juste, et c’est pourquoi il finit par frapper des parois du vaisseau, accès de colère rarissime chez lui. Il se rend compte qu’il ne sait pas tout sur sa complice, et il est même à deux doigts de se tromper de Donna au moment de quitter ce vaisseau de malheur, ce vaisseau qui l’a obligé à contempler le vide – son vide. Ce Quatorzième Docteur a peur et il a horreur qu’on le mette face à cela. Peur du vide, peur de s’arrêter, peur de tout perdre, peur de partir (le déchirant « I don’t wanna go » de sa régénération) – peur aussi de tout ce qu’il s’est passé avec les trois incarnations qui lui ont succédé, peur de ce retour imprévu, et peur de ce qui va arriver à celui qui lui succèdera. Est-ce cette peur, aussi, qui fait que le TARDIS joue Wild Blue Yonder, l’hymne de l’US Air Force, c’est-à-dire la guerre et donc tout ce qu’abhorre le Docteur ? Et le spectateur de se retrouver comme (la vraie) Donna : essayer de faire bonne figure, car on sait comment fonctionne le Seigneur du Temps et qu’on comprend cette quatorzième incarnation grâce à notre savoir sur la dixième, mais aussi terrifié parce que tous les repères sont devenus f(l)ous et que rien n’est plus comme il y a quinze ans.

Russell T Davies n’a pas choisi David Tennant et Catherine Tate au hasard, pour prolonger l’histoire du Seigneur du Temps qui « ne sait pas d’où il vient », comme lui dit la fausse Donna. Il a ramené l’incarnation la plus populaire, certes, mais une incarnation qui cache ses failles, ses douleurs, ses questionnements, derrière sa jovialité et son hyperactivité. Il a ramené une incarnation qui avait déjà contrôlé sa régénération (d’où le Doctor Donna, fin de saison 4), qui ne voulait pas partir (« I don’t wanna go », encore et toujours), et qui resurgit donc au moment même où l’origine du Docteur, ses pouvoirs aussi, sont totalement remis en question. Il a aussi ramené Donna parce que même s’il y a eu Rose, Clara, Amy, c’est Donna qui a le mieux tenu tête au Docteur, la seule qui l’a fait changer d’avis sur un événement de l’Histoire, en l’occurrence Pompéi, où le Seigneur du Temps a sauvé Caecilius joué par… Peter Capaldi.

Qui de mieux donc que ces deux compères, plus que jamais brillants dans leurs rôles, pour boucler la boucle ? Qui de mieux pour porter l’écriture chiadée de Davies, où se mêlent les questions sociétales (oui le Docteur aime les femmes ET les hommes), la terreur (ce plan du faux Docteur qui fait l’araignée va longtemps nous hanter), l’émotion (l’ultime apparition de Bernard Cribbins en Wilf) l’humour méta (la mavité, la fausse intoxication du Docteur, ou encore Donna qui lâche un « allons-y ! » ? Tout l’art de Davies est d’avoir su les ramener, pour accomplir de nouvelles choses importantes, en s’inscrivant à la fois dans la direction prise par la série, et dans leur propre héritage, sans dévoyer tout cet héritage. Même si on sait que ce duo n’est pas appelé à rester, il n’en demeure pas moins qu’il faudra à nouveau lui dire au revoir, dès la semaine prochaine. And we don’t wanna let them go.

Prochain épisode, The Giggle

 

Leo Corcos

Critique du peuple, par le peuple, pour le peuple. 1er admirateur de David Cronenberg, fanboy assumé de Doctor Who, stalker attitré de David Tennant.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *