Peak TV oblige, est-on plus légitime à être sériephile en 2018 ?

En 2014, nous avions déjà abordé la notion de sériephile avec cette sensation que la consommation de séries n’a plus rien à voir avec ce que nous avions connu. En ça, les discussions aussi avaient changé.

Un sujet avait été effleuré : l’approche sur les séries, quelles sont les vraies, les cultes, les classiques ? Comment définir ce qu’est une série culte et celles qui perdureront à l’heure où la qualité globale est montée d’un cran, où beaucoup de séries “tu verras c’est trop bien” se multiplient.

Comment est venue cette discussion ? D’une petite montée de tension sur Twitter quand nous avons posté ce tweet :

Tweet condescendant pour la plupart, ce n’est juste qu’un état de fait résultant d’une rapide analyse de la réception du trailer du remake de Charmed par CW pour la rentrée prochaine. Il faut bien avoir en tête que les réactions sur un remake d’une série aussi connue que Charmed ne peut pas passer inaperçue quand on qualifie ce trailer de mauvais. Cet article va donc s’appuyer sur deux points : le premier est sur la valeur à accorder à Charmed, le second sur la notion de sériephilie hier par rapport à aujourd’hui.

Charmed a connu une nouvelle vie quand on a compris que les séries étaient quelque chose. Ça date de peu, en terme d’années, on se place à 6/7 ans de 2018. La nostalgie aidant, on ressort volontiers les séries de notre enfance et adolescence pour en faire des témoins jamais gênants de notre relation avec les séries. Alors au même titre que Les Incroyables pouvoirs d’Alex, le Prince de Bel-Air, Buffy ou Une Nounou d’enfer, on trouve Charmed. Rien ne vous choque ? Oui, les séries d’avant ne sont pas à mettre dans le même panier. Si en 2018, il semble qu’il y a surtout les grandes séries qui sont discutées (on se rappellera de Walking Dead, Breaking Bad, Game Of Thrones mais quid de Westworld encore toute jeune, de séries encensées comme Treme, Handmaid’s TaleLa Case de Papel). La masse de bonnes séries est plus importantes maintenant qu’il y a 20 ans. Le constat est clair pour la majorité. Il y a 20 ans cependant, nous n’avions pas accès à toutes les séries et toutes les chaines. Seinfeld n’a été vu par personne à l’époque tout comme Chicago Hope ou même les Sopranos.

C’est un autre débat de savoir quelles séries resteront dans 20 ans aussi.

On en vient donc à Charmed qui se voit élevée au même rang que Buffy, génération Trilogie du samedi oblige. La tranche plus jeune de cette génération a grandi avec Charmed, en a fait un classique. Est-elle vraiment un classique ? Oui, elle est connue, elle a duré suffisamment longtemps pour laisser une trace dans la culture TV de beaucoup, oui, elle a permis à The WB d’exploser, oui elle a connu le succès… mais… Mais n’avait-elle pas déjà à l’époque été considérée comme une série niaise et très (trop?) légère ? À l’instar de séries contemporaines comme Smallville (qui semble en plus prendre le même chemin que Charmed côté réputation) ou Vampire Diaries ou des séries moins connues comme Beauty and the beast ou Hart of Dixie, elle était au mieux un plaisir coupable, au pire une série cul-cul.

Les réponses à ce tweet ont été assez dures, Charmed a nourri la culture TV et séries de beaucoup. Ça ne justifie en rien son statut qualitatif. Et quand on parle d’âge, c’est plutôt flagrant, Charmed était avant tout une série plus “jeune” que Buffy. La série de Whedon a mûri rapidement pour devenir bien plus qu’une série pour ados en devant une série sur les ados. Rien à voir avec une partie des séries de The WB de l’époque qui mettaient en scènes des adultes dans des histoires à destination d’une cible moins adulte comme Charmed.

La réhabilitation de Charmed comme étant une série charnière est à affiner. Le terme “classique” a aussi beaucoup été discuté. Qu’est-ce qu’un classique ? Ce n’est pas une question de qualité. Un classique en série TV est une série à voir pour son approche et son apport au genre. Allons plus loin et faisons un listing improvisé.

Charmed a été vue à l’époque comme une série divertissante peu profonde. Smallville a aussi été considérée comme telle. Quelle est la plus classique des deux ?
Si vous avez répondu Smallville, vous êtes proche de la vérité. Objectivement, Smallville a démontré que se baser sur un concept aussi simple que adolescence de Clark Kent a permis à l’adaptation de comics de gagner en légitimité, de définir des codes et d’ouvrir les vannes à Arrow, Flash et tout le DC Universe sur CW. Charmed a été la série qui a surfé sur la période Girl Power des années 98/2000 menée par Buffy, Xena, Scully, Ally McBeal, il y a eu Liz de Roswell, Max de Dark Angel, Felicity de la série du même nom. La série des soeurs Halliwell a été non pas un modèle mais une déclinaison. (et pour aller plus loin, Charmed est tout sauf féministe avec bon nombres de dépendances aux hommes et une hyper sexualisation des personnages)

Faux argument : Smallville a été une déclinaison de Roswell en version superhéros. Oui, pour créer un genre à part entière.

Pour affiner le jugement sur Charmed, dire que le trailer du remake est mauvais, c’est, tacitement, dire que le modèle était mieux. C’est aussi tacitement accepter une certaine qualité “argumentaire” et testamentaire de la série. Un remake de série moyenne et un remake mauvais sont deux choses différentes. C’est donc dans une certaine réflexion que ce tweet a été fait. Les réponses qui ont suivi semblent surtout se baser sur le ressenti de l’ex fan de Charmed. Dans un groupe Facebook où le débat a été lancé (voici le lien pour ceux qui peuvent le lire ), la moitié des réponses oubliaient la question en argumentant sur le fait que Charmed était une série qui a bercé l’adolescence. Ce n’est pas le sujet. Et encore moins un argument. Personnellement, j’ai été bercé par Hercule, ça n’en fait pas une série incontournable (encore que, c’est un classique pour le sous-genre qu’elle a permis de faire exploser, l’héroic-fantasy à la télé). Mea culpa, le terme classique dans le tweet n’était peut-être pas le terme le plus précis qui soit.

Nous voilà donc arriver à la notion de sériephile. Dans un souci d’analyse, j’ai personnellement été longtemps intéressé par la notion de fan et de savoir comment ce processus se met en place. Prenons les années 90. Nous regardions les séries à la télévision, les rediffusions en VHS achetées ou enregistrées. Nous avions 95% des séries regardées en diffusion télé gratuite. Les 5% restants étaient pour les abonnés du câble avec Canal Jimmy ou Serie Club. Ces séries étaient moins grand public.

La notion de sériephile n’était pas encore pertinente à l’époque, le genre n’était pas aussi offrant de discussions, de débats et d’analyses. C’était donc une niche. Les fans de séries l’étaient depuis Chapeau melon et Bottes de Cuir, Le Prisonnier, il y avait déjà les fameux “classiques”, les séries cultes pour certains si le terme peut convenir. La série était mainstream dans le sens où elle était faite pour le public de masse mais la réception en tant qu’objet était de niche. La production de 22 à 26 épisodes par saison était le principal indicateur qu’on n’était dans une industrie du divertissement plus que dans une création d’oeuvres, une démarche artistique. Evidemment, il y a des exceptions.

Il semble qu’à l’époque il n’y ait pas deux vitesses, deux notions de sériephiles. On en regardait ou pas. Un seul principal canal de distribution, une unique principale façon de consommer. Nous avions donc la sphère de base (les télespectateurs), la sphère concernée (les fans de séries). Si nous prenons un cliché de l’état de la sériephilie actuelle, nous aurions des dizaines de sphères avec les sérievores, les sériephages, les sériephiles, les accros, les occasionnels, les bingers… Ce qui était de niche est désormais mainstream dans le sens où c’est devenu une tendance normative, une habitude, une existence validée. Tout le monde à l’époque regardait des séries, certains en étaient accros. Désormais tout le monde en est accro et seulement une partie se permet de remettre en cause le système. La niche de l’époque était considérée comme déjà pointue dans un domaine peu intéressant.

Ces gens-là veulent un retour à un certain rebasculement des valeurs. Le spectateur est devenue ingénue, prenant chaque série pour une oeuvre, rejetant toute tentative d’être autre chose. On cherche le sommet, le parfait, on répugne l’imperfection. La série est devenue un marqueur.

Déjà ? L’âge d’or des séries n’a donc pas survécu à la sur-médiatisation du genre ? 

Désormais, c’est un domaine démocratisé dans lequel la notion de hiérarchisation des oeuvres doit s’opérer. Mais comme pour la musique, la surconsommation et la vie de plus en plus courte des phénomènes nous font dire qu’il n’y a peut-être pas de place pour la réflexion ?