mort sur le nil
Critique d'adaptation Critique de remakes

Mort sur le Nil : Les Eaux Troubles du Cœur Humain (Analyse)

Mort sur le Nil, tiré du livre du même nom paru en 1937, est sorti sur nos écrans le 9 février 2022. Il est produit par Kenneth Branagh, lui-même interprète du célèbre Hercule Poirot depuis « Le Crime de L’Orient-Express » sorti en 2018.

Comme Le Crime de L’Orient-Express avait rencontré un joli succès en rapportant 350 millions de dollars, Kenneth remet le couvert afin de créer une nouvelle franchise. Est-ce que cette adaptation de l’œuvre d’Agatha Christie vaut le détour ? Smallthings a mené l’enquête.

Attention, cette critique comporte beaucoup de spoilers. Lisez à vos risques et périls !

 

« Ce n’est pas un hasard si l’amour est en forme de cœur, M. Poirot. Dès que l’amour s’arrête… On meurt. » Jacqueline de Bellefort.

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Linnet Ridgeway, Jacqueline de Bellefort et Simon Doyle 

Mise en place de l’histoire

Chose intéressante : Mort sur le Nil commence sur un champ de bataille lors de la 1ere Guerre Mondiale. On y voit un homme brillant sauver sa compagnie grâce à son incroyable esprit de déduction. Cet homme ne parvient pas à éviter une ultime attaque qui emporte son capitaine… et qui le blesse au visage. Ce soldat, Hercule Poirot, se fera pousser sa célèbre moustache plus tard : ainsi, Kenneth Branagh a décidé d’expliquer les origines de ce célèbre personnage en lui faisant cacher une blessure de guerre au-dessus de la bouche. Ce n’est pas totalement délirant, sachant qu’Agatha Christie a bien précisé que son détective est bien un vétéran de la Guerre, et qu’il est toujours poursuivi d’un deuil insurmontable. 

Un peu plus tard, nous voyons Hercule dans un bar de Londres où Salome Otterbourne, une femme noire, chante du blues. C’est là qu’une étrange rencontre a lieu : Jaqueline de Bellefort et Simon Doyle, deux amants passionnés, dansent sur la piste. C’est là que Jacqueline présente à Simon son amie d’enfance, Linnet Ridgeway, une riche héritière à qui elle demande un travail pour Simon. Sauf que manque de pot, une idylle nait entre Simon et Linnet. Plus tard, ces deux derniers convolent en voyage de noces lors d’une croisière sur le Nil, croisière où Hercule est invité pour assurer la protection du couple. Jacqueline, en effet, aime toujours Simon et s’invite à plusieurs escales de la croisière, à la grande colère de Linnet. Il accepte malgré lui, ayant le pressentiment qu’un drame va se produire. C’est là que la tragédie se met en place, et qu’une succession de meurtres va s’enchaîner dans ce huis-clos qu’est le bateau, le S.S. Karnak. 

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C’est là que nous redécouvrons avec plaisir tous les rouages d’un bon roman d’Agatha Christie, probablement le meilleur qu’elle ait écrit avec « Le Crime de l’Orient-Express ». Cette fois-ci, ce n’est plus un train, mais un bateau qui sert de huis-clos étouffant tandis que les crimes sont perpétués. Malgré la proximité des passagers, personne n’arrive à comprendre qui est le meurtrier, et Hercule devra faire travailler ses célèbres petites cellules grises pour mettre au clair cette histoire. Comme on peut s’y attendre, c’est Linnet qui se fait tuer dès le premier soir. Jacqueline était présente sur le bateau, mais elle est n’est pas soupçonnée car elle n’était pas seule de toute la nuit quand c’est arrivé. Simon non plus, qui était blessé au genou. Alors qui a pu la tuer ? C’est d’autant plus difficile que tous les passagers du bateau sont de potentiels coupables : est-ce Louise, la servante de Linnet avide d’argent ? Est-ce Andrew Katchadourian, le cousin de Linnet et responsable de son testament ? Est-ce Marie Van Schuyler, la marraine de Linnet qui hérite de l’intégralité de ses biens ? Est-ce encore Salome, la chanteuse de blues, dont la nièce Rosalie était la camarade de Linnet, mais qui a été victime du racisme de celle-ci ? Hercule devra faire vite car le jour d’après, c’est le cadavre de Louise, la servante de Linnet, qui est découvert. Enchaînant les interrogatoires, Hercule voit l’amoureux transi de Rosalie, Bouc, se faire tirer dessus. 

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Une comparaison inévitable avec la précédente adaptation de 1978

Le film de Branagh souffre de la comparaison avec la même adaptation sortie sur les écrans en 1978, réalisé par John Guillermin : en effet, pour avoir vu ce film plus ancien, c’était très difficile de faire aussi bien, voire mieux. Je recommande chaudement ce film très réussi, avec la présence de très grandes actrices, comme Angela Lansbury et même Maggie Smith ! Dans cette adaptation, donc, les événements étaient beaucoup plus spectaculaires et « organiques » du fait de l’absence d’effets spéciaux. Jane Birkin jouait la servante Louise dans ce film : cela peut faire sourire aujourd’hui, mais elle était habillée exactement comme une soubrette avec tous les clichés qui vont avec. Mais ce fut une actrice brillante. Et le plus spectaculaire fut sa mort : elle se fait trancher la gorge au scalpel et meurt dans une mare de sang, ce qui est très impressionnant pour l’époque. Et là, dans la version de 2022, on ne voit pas la mort de Louise : on découvre seulement son cadavre dans les « roues à aubes » du bateau (les grandes roues du bateau à vapeur). Ce qui est très frustrant ! On sait qu’elle a été tuée au scalpel, mais ce n’est délibérément pas montré du tout, comme si on avait voulu prendre le contre-pied du film de 1978. Pourquoi avoir fait ça ? 

Et autre problème de taille dans Mort sur le Nil version 2022 : les images sont beaucoup trop parfaites, comme si elles sortaient des pages d’un magazine. C’est exactement le même problème que pour « Dune » qui ressemblait à une pub de parfum dans le désert : on a l’impression de voir une très longue publicité pour une croisière en Egypte, alors qu’on aurait plutôt aimé voir un film.

Jane Birkin dans le film de 1978
Jane Birkin dans le film de 1978

Et là où les meurtres étaient impressionnants dans la version de 1978, avec une réelle impression de danger, les meurtres commis dans la version de 2022 ne nous touchent pas particulièrement : ils sont comme « mis à distance » derrière un filtre de belles images ou d’effets de ralenti. C’est là tout le problème des effets spéciaux et ça ne concerne pas que « Mort sur le Nil » : trop d’effets nous empêchent de vraiment ressentir les évènements et le spectateur est mis à distance des personnages, alors qu’au contraire, le but est de se mettre à leur place, de vivre ce qu’ils vivent, et de se sentir mourir quand ils meurent. Là, c’est trop dilué ou imagé pour qu’on vive quelque chose. 

Et pour ce qui est des acteurs, c’est là aussi que le bât blesse. Ils sont très corrects et jouent bien, rien à dire. Mais l’acteur Armie Hammer, qui joue Simon, est totalement transparent : on ne comprend même pas pourquoi Linnet et Jacqueline se battent pour l’avoir. Cela fait contraste avec Simon Mac Corkindale, l’acteur de 1978, qui était un bel homme magnétique qui fait bien mieux le job. Armie est totalement inexistant à côté, alors qu’il est le personnage-pivôt du film, le cœur même de ce triangle amoureux infernal. 

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Simon Mac Corkindale et Mia Farrow dans les rôles de Simon et de Jacqueline dans l’ancienne version

Une version plus sensuelle ? 

Un point intéressant pour ce Mort sur le Nil : la sexualité est davantage abordée (bien qu’elle ne soit jamais montrée : il n’y a pas de scènes de sexe). Simon et Jacqueline dansent de manière très suggestive au début du film. Linnet réclame son « étalon », son « serpent » quand elle se retrouve avec Simon tandis qu’ils visitent le temple d’Abou Simbel. C’est assez inédit car les romans d’Agatha Christie étaient plus prudes sur la question, mais Branagh a pris ce parti, sans doute pour moderniser la franchise ? C’est d’autant plus frappant que ce sont surtout des armes phalliques qui menacent Linnet : elle manque de se faire mordre par un vrai serpent avant la visite du temple, et elle finit par se faire tuer par une arme à feu. Elle murmure même « Simon » dans son sommeil quand le canon de l’arme se pose sur sa tempe… tandis qu’il la tue. 

On se focalise aussi sur la vie amoureuse d’Hercule Poirot : on sait qu’il a eu une fiancée, Katherine, qui a pris soin de lui durant la guerre. Elle est décédée à cause d’une bombe et Hercule ne s’en est jamais remis, gardant toujours près de lui une vieille photo d’elle. Pourtant, à la fin du film, il retourne au même bar de Londres où chante Salome, car il reconnaît qu’il a des sentiments pour elle. 

Enfin, chapeau bas à l’actrice Emma Mackey, connue grâce à la série Sex Education sur Netflix. Elle ressemble beaucoup à Margot Robbie, ce qui est très troublant de prime abord. Elle joue une Jacqueline absolument parfaite : son sourire cassé quand elle parle de Simon donne l’impression qu’elle est toujours au bord de la folie, ce qui est juste incroyable. Le parallèle peut se faire avec Margot Robbie jouant une Harley Quinn très malmenée par le Joker ! 

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On apprend à la fin qu’elle n’a jamais été délaissée par Simon, bien au contraire. Ils sont toujours en couple et ont monté toute une machination pour que Simon séduise Linnet et la tue pour qu’il hérite de tous ses biens. Ça se voit grâce à un jeu de couleurs au début dans le bar : Linnet est dans une robe rouge, évoquant la passion, et Linnet est dans une robe argentée : elle ne symbolise que la richesse financière que Simon doit décrocher pour Jacqueline. C’est un détail intéressant.

Au total, il y a trois couples dans ce film, et peut-être quatre. Un couple maudit qui finit tragiquement à cause de l’appât du gain (ils peuvent être aisément comparés à Bonnie et Clyde), un couple à la Roméo et Juliette, et un dernier couple… de femmes, qui est le seul qui finit bien. En effet, les réalisateurs ont décidé de mettre ensemble Marie Van Schuyer, la marraine de Linnet jouée par Jennifer Saunders d’Absolutely Fabulous, et son infirmière Bowser. Le couple maudit de Jacqueline et de Simon, avec ses meurtres et son suicide final, fait le bonheur, sans le savoir, d’un couple de lesbiennes qui hérite de la fortune de Linnet ! C’est plutôt chouette. Quant au quatrième couple, il est esquissé à la toute dernière scène, avec Hercule Poirot qui se décide à abandonner la moustache et donc, à accepter sa blessure de guerre tandis qu’il écoute Salome chanter.

En conclusion 

Cette adaptation ne plaira peut-être pas à tout le monde, avec surtout beaucoup trop d’effets spéciaux (mêmes les animaux du fleuve du Nil sont en images de synthèse !), mais ce long-métrage nous fait passer tout de même un bon moment. On ne décroche pas du film malgré un rythme doux, et le suspens va crescendo lors des dernières scènes. On découvre impuissant la tragédie qui se met en place et on a même pitié du couple meurtrier. On descend dans les eaux troubles du cœur humain que la lucidité, la rationalité d’Hercule Poirot, est amenée à sonder. Mais c’est une rationalité qui s’ouvre de plus en plus à l’amour, avec un détective qui tente de se reconstruire après de lourds traumatismes et qui accepte de se tourner vers la vie. Ce film est un bon divertissement, même s’il y a eu bien mieux avant.

Juste une dernière chose : Kenneth Branagh a cru bon de parler en français plusieurs fois ou d’imiter l’accent français. Et franchement… il n’aurait pas dû : il baragouine à un point où l’on ne comprend rien, et on voit très clairement qu’il ne maîtrise pas du tout la langue de Molière. J’ai lu dans une interview qu’il ne se préoccupait pas de mal parler français, ce qui est vraiment un signe de paresse totale. Autant ne pas parler français du tout dans ce cas ! (facepalm)

 

INFO DE DERNIERE MINUTE : J’aimerais savoir ce que Branagh compte faire par la suite : il aurait annoncé vouloir se faire rencontrer Hercule Poirot et Miss Marple dans un prochain opus. Attendons de voir ce que ça donne ! 

Rebecca
Juste une Otaku qui a chopé le virus de la Japanimation et qui ne guérira jamais ! Egalement incurable en ce qui concerne le cinéma, les blockbusters, les comics et la littérature

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