2018, mais certaines choses ne changent pas. Avec Place Publique, Jaoui et Bacri proposent un nouveau film, toujours plus frais, juste et profond sur le monde dans lequel on vit.

Un jour, une fête à la campagne. Toujours le même genre de film, si particulier et si propre au star system modeste, où on filme une soirée entre grands artistes qui pourrait presque être un documentaire. Blier en avait proposé la version la plus réussie et jusqu’au boutiste avec Les Acteurs, mais le genre est aussi parfois bien proposé aux Etats-Unis, sous un angle souvent plus absurde et moins terre-à-terre (C’est la Fin en avait été une belle preuve). Ici, la frontière est moins claire : chaque acteur est fidèle au personnage qu’on lui connaît, mais la fiction est totale (Bacri est Castro, chanteur vieillissant et désabusé, Jaoui tente de faire tout au mieux mais rien ne lui réussit vraiment, et tout un petit monde les entoure pour leur rappeler l’inanité de leur existence). Par ailleurs, très vite, le film s’échappe étrangement du registre de la comédie pour plonger dans le drame, la satire sociale.

Vite, le film à sketches (au demeurant très amusant) prend son sens et toute son ampleur pour faire tout aboutir vers une proposition de cinéma très cohérente et construite. Ce très grand nombre de personnages réunis au cours d’une soirée mondaine ne se croisent pas par hasard, et sont tous réunis lors d’affrontement divers (verbaux, et même physiques parfois) qui ne sont que la démonstration de leur médiocrité. Le film a quelque chose d’un épisode de Caméra Café ou de South Park, moins dans l’outrance que dans la description de ces personnages profondément atteints par une douleur, une haine de soi et des autres qui les ronge et détruit tout sur son passage.
Sous le vernis doré, la médiocrité, et elle n’épargne presque personne, sauf un jeune homme qui est sorti de force de ce système et sauve une jeune de son âge avec lui. De là à dire que la jeunesse s’en sort… Pas vraiment, vu le portrait qu’en propose le personnage interprété par Yvick Letexier (le célèbre Mister V, très à l’aise au cinéma), déjà abîmé par la célébrité. On ne sait pas bien qui est visé, sinon tout le monde, y compris le campagnard modeste qui fait son chemin à coup de fusil, atterré par l’ignorance d’un monde qui ne lui accorde aucune considération.

On savait Jaoui et Bacri capables de cette noirceur, mais on s’y était déshabitués. Jamais, depuis Cuisine et Dépendances (plus objectivement dans le genre de la comédie que Place Publique) on n’avait vu le portrait d’une humanité si cruelle, si froide et désespérée venant d’eux. C’est d’autant plus surprenant que rien ne le présageait, ni la bande annonce qui promettait une comédie narquoise, ni la première partie du film, même si la shaky cam, inhabituelle, donnait déjà un indice des tourments à venir.
Les créateurs sortent de leur zone de confort, et évoquent parfois Bergman dans le portrait qu’il font de la déshérence et de l’entre soi. Les personnages que l’on voyait unidimensionnels et stéréotypés sortent avec la mise en scène et l’évolution de leur situation personnelle de leur coquille, et montrent toute l’étendue de leur complexité qui, si elle les rapproche dans le fond, les éloigne dans leur relation. Le plan final, sur Bacri chantant a quelques endormis, en dit long : plus personne ne s’écoute, ou seulement quand c’est agréable.

Reste un film d’une grande qualité, d’une grande force, qui signe le retour d’un couple de créateurs fascinant et très actuels. Deux monstres sacrés du cinéma, dont la vision du monde reste toujours pertinente mais se fait de plus en plus glaçante, sans caricature.

AMD