La température était pour le moins agréable et le soleil toujours au rendez-vous cette semaine. Pour ceux à qui la canicule de l’été avait déjà amplement suffi, il restait un refuge : le Forum des images, qui abritait la suite de l’Etrange Festival.

On retrouve, au programme de cette semaine, un film d’action sorti tout droit des anciennes années de la Nikkastu, une romance horrifique canadienne, des films du cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov, Invasion de Shahram Mokri, un commando contre la drogue philippin et Matt Dillon en psychopathe chez Lars von Trier.

Dans Les Tueuses aux collants noirs de Yasuharu Hasebe, un photographe de guerre entre deux missions essaie de séduire une hôtesse de l’air pas insensible à son charme lorsque les deux jeunes gens sont malencontreusement témoin d’un crime et mêlés à un règlement de compte impliquant un gang de jeunes femmes vêtues de collants noirs. Un film assez improbable, qui devient drôle et jouissif. Comme promis lors de la présentation, on ne s’ennuie pas.

Place à Lifechanger de Justin McConnell. Le personnage principal dont la voix off retentit souvent au cours du film ne sait pas ce qu’il est, seulement que s’il veut survivre il doit changer sans cesse de corps, s’approprier celui des autres avant que son hôte temporaire se décompose. Il a appris à vivre de cette façon sans remords, sans se soucier des autres – sauf d’une jeune femme dont il est amoureux dont il se rapproche chaque jour sous des traits différents. Lifechanger effectue quelque chose d’assez intéressant dans le traitement de son sujet, le film propose plusieurs pistes sympathiques ainsi qu’une histoire à laquelle on adhère facilement. Mais cette facilité d’adhésion devient justement un défaut quand l’œuvre dévoile petit à petit être bien trop convenu, avec une romance finalement sans surprise et un personnage féminin assez insipide. Le sound design est par ailleurs beaucoup trop prononcé, accentuant l’effet de téléfilm pour ados dont souffre Lifechanger – ce qui est dommage car il n’est pas dénué de bonnes idées quant aux questions philosophiques et existentielles engendrées par son scénario.

Comme votre rédactrice a beaucoup apprécié La Tendre indifférence du monde à Cannes, elle s’empresse d’aller voir Realtors diffusé dans le cadre du focus Adilkhan Yerzhanov. Criblé de dettes, Darik veut vendre le terrain de ses grand-parents à des investisseurs japonais pour, sous la menace, satisfaire son créancier. Mais quelques instants avec la transaction, les deux hommes sont envoyés dans le passé où l’immature Darik semble être considéré comme un sauveur face à un barbare et ses hommes qui menacent toutes les tribus du coin. Realtors est le premier film de Yerzhanov, c’est une œuvre assez curieuse et même assez furieuse, sorte de réflexion sur le temps, l’héritage et les empreintes laissées par un individu.

Le ciel s’assombrit un peu avec Invasion de Shahram Mokri. Le soleil n’éclaire plus une partie de la Terre, désormais coupée en deux. Dans la partie désignée sous le terme de ténèbres, un homme est accusé d’avoir tué son meilleur ami et doit participer à la reconstitution du crime. Il n’a jamais commis cet acte mais le prétend pour dissimuler d’autres secrets. Plan séquence au début bien anxiogène, d’abord expérience oppressante et fascinante autour d’un personnage que l’on devine rapidement homosexuel dans un monde peu prompt à l’accepter, Invasion perd de son intérêt avec le temps.

C’est ainsi que se termine le 7ème jour de l’Etrange Festival. Votre humble et encore innocente rédactrice ne reprend les festivités seulement le vendredi 14, elle ne sait alors pas encore ce qui l’attend.

Le vendredi s’ouvre donc avec Buybust d’Erik Matti. Aux Philippines, un commando armé s’apprête à attaquer le repère d’un gros dealer de drogues. Buybust est un excellent pur exercice de mise en scène – une mise en scène spectaculaire mais au service de rien, sinon une dénonciation, dans les dernières minutes, de la corruption que subit le pays à qui on enfile un peu souvent des œillères.

On enchaine sur The House That Jack Built, une séance présentée par Gaspar Noé, qui montrait également le même soir son dernier film, Climax. Votre humble rédactrice, en tant que véritable fan de l’ami Gaspar, avait déjà vu le film. Elle profite de cette brève parenthèse pour évoquer une noble volonté d’expérimenter un point de vue différent de la part du réalisateur (même si elle le préfère avec une approche plus subjective de ses sujets) mais regrette qu’il n’ait pas osé quelque chose de radical sur sa 2nde partie et plus exploité la danse. Un Noé un peu timide, bien qu’un Noé mérite toujours le détour. Pour revenir à cette présentation, Gaspar Noé en a profité pour raconter sa rencontre avec Lars von Trier à Cannes ainsi que pour qualifier The House That Jack Built de « film le plus ludique » du cinéaste et de « très drôle ». Des paroles qui peuvent paraître un peu étranges mais qui sont finalement pas injustifiées…

Jack est un serial killer plein de TOC, obsédé par la propreté et incapable de bâtir une maison. Il tente d’atteindre, à travers ses crimes, quelque chose à la hauteur de son narcissisme – ou du moins de se sauver de lui-même. Le grand retour de l’enfant terrible, du persona non grata Lars von Trier, dont les retours cannois annonçait un film irregardable par sa irrespect de toute éthique et ses images choquantes. Il est vrai que The House That Jack Built compile un peu toutes les idées les plus dérangeantes déjà mentionnées dans les précédents films du réalisateur danois, dont la bonne dose de misanthropie déjà présente dans le beau Melancholia. Les crimes de Jack, sa démesure, son envie de construire quelque chose qui dépasse l’Homme mais aussi son incapacité à réussir autre chose que le meurtre (et encore…) représentent bien sûr le cinéaste face à son œuvre. Si les autres ne sont pas un danger pour Jack qui tue sans grand âme celui qui se met au travers de son chemin, c’est bel et bien lui-même son pire ennemi. Étrangement, le film dispose des mêmes défauts énoncés par von Trier à travers son personnage : une envie de transcender qui ne parvient jamais à être émise, une tendance à plonger dans la facilité avec quelques provocations mords-moi le nœud mais également un procédé intéressant et une réflexion aussi intense que malade sur l’empreinte d’un individu. Fascinant et dérangeant – un bon Lars von Trier qui n’évite pas les travers du bonhomme.

 

On pourrait encore développer à ce sujet mais il faut laisser place à la dernière présentation d’un film d’Adilkhan Yerzhanov par lui-même, avec The Owners. Le réalisateur semble ému par ce festival et sa présence à Paris, on comprend un peu mieux pourquoi face à son film qui laisse une belle part à l’art français.

Deux frères et une sœur s’installent, à la mort de leur mère, dans la maison de campagne dont ils ont hérité, n’ayant pas les moyens de vivre en ville. Très vite, une autre famille vient réclamer la maison puisqu’ils habitaient jusque-là dedans et estiment également en être propriétaires. Face à une justice inutile, les deux frères et leur sœur sombrent dans la misère, entourés de personnages jouant sans cesse aux enfants. Portrait de touches d’espoirs innocents dans un monde féroce et désillusionné et formellement plus abouti, The Owners confirme la qualité du cinéma de Yerzhanov, qui n’a jamais toute l’attention qu’il mérite et qui se bonifie sans cesse avec le temps. Poétique et dramatique, évoquant parfois le Hana-Bi de Kitano, le film est également un hommage constant à l’œuvre de Van Gogh (mais pas que) que le réalisateur semble particulièrement affectionner.