Dans la crainte et l’espérance presque folle d’un retour en grâce, Doctor Who est revenue cette semaine pour une onzième saison. Depuis, notre ancienne docteur préférée et est bien décidée, sous la direction nouvelle de Chris Chibnall, à rattraper le temps perdu et gâché. Et après tout, pourquoi pas !

Nouvellement régénérée, le Docteur Who atterrit sans TARDIS ni tournevis sonique sur Terre, alors que la planète est en proie à de drôles de créatures, ainsi qu’à un chasseur extraterrestre bien décidé à couper des têtes… 

Une renaissance ! Après quatre saisons d’une médiocrité confondante, de caricatures grossières et d’ennui profond, tout change pour Doctor Who, pour le meilleur. Il est temps pour elle de passer le pas de la modernité sans ses anciens fossoyeurs, et la nouvelle équipe semble bien consciente des enjeux de reconquête des cœurs de ceux qui ont autrefois suivi les aventures spatiales du voyageur temporel le plus connu du petit écran. L’épisode témoin et vecteur de cette reconquête, en une heure, pose en effet les nouvelles bases d’une série qui, enfin, passe le pas du XXIème siècle, dans des domaines qui tiennent à la fois au fond et à la forme.

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Sur le fond, The Woman Who Fell to Earth, titre de cet épisode, est en effet dans la droite lignée de ce que nous promettait Chibnall et la BBC depuis quelques mois maintenant. Loin de faire du changement de sexe du docteur une affaire d’État, cette proposition d’une nouvelle ère (qui n’est d’ailleurs, même au delà de ça, pas en reste du point de vue de la représentation, comme on l’évoquera) évacue la question lors d’un simple gag savoureux qui laisse même entendre que le phénomène a connu au moins un précédent dans l’Histoire du Docteur. Loin de se reposer sur cette seule proposition sociale des plus urgentes, comme on aurait pu le craindre, l’épisode fonctionne parce qu’il pose ce changement, radical, comme l’élément comme un autre de ce dépoussiérage. Tant pis pour ceux qui ne suivront pas, maintenant c’est comme ça et il faudra faire avec Jodie Whitaker, d’autant plus qu’en deux répliques l’actrice montre déjà une aisance confortable dans le rôle, et une capacité de sympathie redoutable. Loin du mimétisme, cette nouvelle personnalité d’un personnage ultra connu et rebattu est pourtant, de par le charme magnétique qu’elle dégage et l’insolence qu’elle propose, dans la lignée des meilleurs interprètes du rôle depuis plus de dix ans.

Loin de s’arrêter là dans la modernité, la série propose une révolution totale (à son niveau, bien entendu) avec l’inclusion de plusieurs personnages noirs, dans la présentation de nouveaux compagnons sans doute destinés à suivre ce nouveau Docteur pour un bout de temps. Mais elle ne fait pas de ces évolutions un témoignage, en ce que l’épisode est tout bonnement excellent en terme de récit et de propositions thématiques. Invasion extraterrestre à l’échelle individuelle, dimension sacrificielle (si tôt dans la saison !), mystère fantastique, l’épisode est d’une richesse folle et est bien servi par sa structure alternative, où plusieurs histoires finissent par se rejoindre grâce au point de convergence qu’est le Docteur. Ce qui peut paraître banal pour le sériephile contemporain ne l’est pas dans la série, proposant jusqu’ici des épisodes aux très fréquentes structures uniques et presque toujours linéaires. Un comble pour une série sur le temps d’avoir peur d’en représenter la complexité, c’est chose faite et il faudra que ce cap structurel tienne pour que la sensation de petite révolution formelle demeure.

D’autant plus que, toujours du point de vue de la forme pure de l’épisode, Doctor Who semble enfin dépasser le sacro-saint, et devenu insupportable au fil des saisons, kitsch visuel et propose un véritable univers graphique tel que cela aurait du être fait depuis bien longtemps. Le tournevis sonique est simple et sobre, le TARDIS est (pour l’instant, on ne doute pas du changement à venir) caractérisé par une simple téléportation, d’où l’absence de générique, pour le reste la sobriété d’une ville anglaise sied bien à cette nouvelle proposition. On formulerait presque le vœu que la saison y reste, bien qu’on sache l’importance immortelle des voyages spacieux dans l’Espace pour le Docteur. Si les extra-terrestres gardent leur forme classique et que les humanoïdes sont toujours bleus, Chibnall semble avoir abandonné l’idée de l’aspect vieillot, qu’on ne maintiendrait plus pour le principe de le maintenir. C’est toute la preuve de sa compréhension intrinsèque de la série : ce n’est pas ses décors volontairement affreux qui font son identité mais bien la densité et la complexité de ses personnages, et la conception du Temps qu’elle propose.

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Sur ce point essentiel, l’épisode est proche du sans-faute en ce qu’il refuse les archétypes et propose une galerie des personnages complexes, dont on a encore tout à découvrir. Ici, par exemple l’handicapé par la vie qui doit remettre son monde et sa conception de l’existence en cause, là la fliquette aspirant à un meilleur idéal… Et bien sûr, le Docteur, impérial électron libre qui parvient à créer une symbiose entre tous ces esprits libres pour parvenir à affronter une menace plus grande et mystérieuse, qui a l’intelligence de ne pas s’arrêter à l’espèce humaine mais bien, par un détour scénaristique d’une grande pertinence, par la complexité et l’individualité des êtres. C’est la que la personnalité humaniste (pour l’instant) et résolument généreuse du Docteur prend son sens, loin des complexités structurelles et scénaristiques inutiles et du spectaculaire déplacé. Une vraie réappropriation, qui paradoxalement permet paradoxalement à la série de revenir à ses fondamentaux.

Forme spéciale oblige, l’épisode est certes un peu long et n’est pas exempt d’un certain caractère répétitif. On aurait préféré une rupture du format classique d’épisode d’ouverture pour une durée plus traditionnelle, qui aurait permis d’élaguer certaines lourdeurs et longueurs. Reste que la confiance est là, et qu’il y a longtemps qu’on ressortait d’un Doctor Who avec l’impression que les qualités surpassaient les défauts, où rien n’est « à sauver » car l’épisode se sauve bien tout seul. Que cela dure !

Diffusion ce jeudi soir sur France 4.