Après le changement de genre du Maître, c’est au tour de son meilleur ennemi, l’inénarrable Docteur, de devenir une femme : Jodie Whittaker remplacera Peter Capaldi à l’issue de l’épisode de Noël 2017 dans Doctor Who.

ATTENTION : CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS SUR DES MOMENTS-CLÉS DE DOCTOR WHO. LA LECTURE SE FAIT A VOS RISQUES ET PÉRILS.

Alors bien sûr, ce n’est pas à 100% un tournant : cela fait depuis la saison 8 de Doctor Who que le Maître est devenu une femme, sous les traits de Michelle Gomez, et déjà, un tel événement avait fait couler beaucoup d’encre, puisque l’identité du personnage, désormais appelé Missy, faisait partie des interrogations de la saison. Et puis, à la fin de la saison 9, sur Gallifrey, le Docteur forçait la régénération d’un des généraux gallifreyens, qui passait d’homme à femme, ce qui, sinon banalisait, du moins rappelait que la question du genre est moins « tranchée » que sur Terre. Le 12e Docteur, interprété par Peter Capaldi, le confirme, en substance, en ces mots : « nous sommes bien plus avancés que vos petites questions de genre », évoquant bien le fait que le passage d’homme à femme (puis de femme à homme, à terme) est tout à fait normal dans le génome des Seigneurs du Temps. Pour preuve, le soldat qui vient s’enquérir de l’état de santé de son général à terre ne fait même pas un bond de surprise quand il voit une femme se relever. Si on veut aller plus loin, on peut même rappeler que Peter Capaldi avait interprété un personnage, Caecilius, dans la saison 4, sauvé par le 10e Docteur (David Tennant), avant d’endosser le rôle du Docteur et de faire de la question de son visage un point central de la réflexion de son personnage dans les saisons 8 et 9. Et plus loin encore, on rappellera que dans The Time of The Doctor, le Docteur, comme le Maître bien avant lui, se voit accorder un cycle de régénérations supplémentaires, alors qu’il aurait dû passer l’arme à gauche pour de bon. Autant de choses qui font de la question de l’identité un mur porteur de la série et de son protagoniste principal, mais aussi un sujet très complexe.

Crédit : BBC

Car il faut se souvenir que le Docteur n’est jamais le même au fur et à mesure de ses différents interprètes, et même de ses régénérations. Chacune de ses aventures contribue à le définir un peu plus, à rappeler que telle ou telle aventure l’a marqué dans un sens ou dans l’autre : le 9e Docteur était un être jovial à l’extérieur, mais ravagé par la Guerre du Temps à l’intérieur. Un flambeau repris par le 10e Docteur, qui a voulu dépasser sa condition et ses traumatismes d’ex-guerrier pour devenir un personnage universel et universalisant, dans lequel tous puissent se reconnaître, n’hésitant pas à devenir humain le temps de 2 épisodes, poussant même le vice jusqu’à jouer avec les règles du temps. le 12e Docteur, lui, loin des standards de bogossitude de ses prédécesseurs, est un être ravagé à l’intérieur ET à l’extérieur, portant ses 2000 ans sur ses rides, suite d’un 11e Docteur (Matt Smith) qui déjà, dans son faciès, laissait le doute entre un jeune et un vieux, et dont les souvenirs guerriers revenaient le hanter. Tout cela pour dire qu’au gré de ses changements, ce n’est pas tant une question de genre, d’homme ou de femme, mais de mécanisme de vie, de survivance et subsistance du personnage, et de l’orientation que le personnage va donner à son parcours pour faire perdurer sa mission. C’est d’ailleurs toute l’essence de la régénération : de simple idée pour faire continuer la série, elle s’est imposée comme l’un des moments majeurs dans le parcours de la série, parce que justement, elle est l’incarnation du perpétuel renouvellement, mais aussi de la perpétuelle prise de risques de la série, et donc de sa persistance depuis plus de 50 ans désormais. Alors bien sûr, on peut critiquer le fait qu’une femme au bout de la 14e incarnation, après 13 hommes blancs, soit injuste (d’autant que le 20e siècle n’était pas toujours propice à l’instauration d’une femme, en témoigne l’histoire de la reine elle-même, ce qui est bien sûr à déplorer) : mais il ne faut pas oublier des considérations scénaristiques, caractérielles, personnalisantes. Installer une femme au poste, oui, mais pour de bonnes raisons, pour une rupture dans la continuité du personnage, et pas en faire un argument commercial éviscérant ledit personnage et la série de leur substance qui font leur succès.

Mais outre les raisons en sous-main à ce choix (moment du changement de showrunner, climat (géo)politique favorable etc), il a toujours été difficile de satisfaire un fandom whovian sinon pénible, du moins très exigeant. A commencer par les diatribes anti-Moffat quasi-permanentes (alors qu’ils adulent souvent les épisodes écrits par Moffat sous l’ère Davies), dont Matt Smith, jugé trop jeune, et Peter Capaldi, jugé trop vieux, ont fait les frais avant de gagner leur place dans leur coeur. Désormais, Jodie Whittaker doit subir le fait d’être une femme (en plus d’être un choix opportuniste) alors que la série, dès ses origines, s’est évertué à montrer que justement, tout était possible avec elle. Il faut croire que dans Doctor Who, série de science-fiction, se régénérer en femme n’est pas équivalent à voyager dans le temps, en termes de faisabilité scénaristique, cela sans oublier le fait que la Rani, Romana ou même Susan Foreman sont aussi des Time Lady.. Mais d’une part, cela concerne surtout les whovians hardcore auprès desquels il ne faut pas s’approcher sans avoir vu au moins trois fois les 900 épisodes de la série (donc une minorité), et d’autre part, cela n’a jamais obscurci ni le succès de la série, ni son avancée, ni sa longévité, même auprès de ceux-ci. Missy reste ainsi un personnage grandement apprécié (et d’ailleurs, quid du Master après la fin de saison 10 ?), dont le changement de genre n’a pas franchement changé le sel du personnage. En installant une femme au poste de Docteur, c’est une nouvelle ère qui commence. Ce qui est gênant (comme avec beaucoup de choses concernant la place des femmes dans le monde), c’est que cela soit un événement parce que c’est une femme. Même avec de gros signaux lumineux en termes d’explications, il en restera toujours pour garder des oeuvres et vocations dans une sorte d’arriérisme donnant du grain à moudre aux détracteurs de tous genres. Les réactions de certains « fans » qui taxent de « politiquement correcte » et « opportuniste » (le « social justice warrior ») la décision de promouvoir une femme au poste dans une société où justement, une telle promotion n’est jamais qu’épisodique et exceptionnelle, sont les mêmes qui encouragent un sexisme de base pathétique qui barrera toujours la route au progressisme par des cadres restrictifs et contritifs. Comme un air de contradiction… Une telle levée de boucliers rappelle la polémique ayant entouré le couple Vastra/Jenny, une Silurienne et une humaine, certains n’y voyant, là encore, qu’une soumission à un soi-disant discours bien-pensant, alors même qu’ils érigent en héraut le « couple » Docteur (alien) / compagnonne (humaine). On se demande bien qui est bien-pensant et joue au « social justice warrior » (d’un autre temps) entre cette frange et la série, qui s’est toujours définie comme didactique, initiatique, et promotrice de valeurs universelles. C’est vrai que rencontrer les attentes des fans dans une série où l’identification de ceux-ci aux personnages principaux est un rouage essentiel, c’est la norme.

 

Jodie Whittaker est donc la 13e Docteur de Doctor Who. Vue dans Broadchurch, où elle était enfermée dans un rôle parfois ingrat de mère éplorée, l’actrice a ici l’occasion de dévoiler une palette de son jeu tout à fait différente. Elle a plusieurs mois, désormais, pour composer un tout nouveau personnage, pour elle comme pour les fans. Tout va ainsi se jouer, comme pour Matt Smith, sur le premier épisode, qui devra prendre en compte l’héritage passé pour mieux aller de l’avant, et repartir à zéro… sans repartir à zéro. C’est là toute l’essence de la série. Le choix de Jodie Whittaker est donc extrêmement intéressant dans le sens où Doctor Who s’offre autant de libertés que de contraintes pour continuer son histoire. Ce que l’on peut en attendre, c’est déjà un brutal changement de style, passant du chaotique Moffat au plus carré Chibnall. Mais aussi, à l’image de Broadchurch, à une Docteur qui va devoir faire avec les conséquences de sa régénération dans un milieu qui lui sera toujours plus hostile. A ce titre, elle ne devrait pas échapper à tous les aléas dus à son changement de sexe, à ce que cela implique pour ses actions, son image, sa relation avec le TARDIS (souvent dépeint comme la vraie « femme » du Docteur). Se posera aussi la question du compagnon : va-t-on assister à un renversement des rôles, dans la relation amoureuse implicite ? Et quid de River Song, qui pourrait réapparaître pour « constater les dégâts » ? Ou même de Gallifrey ? Autant de questions qui, parmi d’autres, devront obtenir réponse au beau milieu de nouvelles aventures rocambolesques. Un peu comme en saison 8, où le Docteur devait gérer son faciès soudain bien ridé. Difficile, par contre, de faire des plans sur la comète quant au caractère de ce Docteur, qui peut être n’importe quoi : mais la volonté affichée par la nouvelle équipe d’avoir un style plus proche de Tennant ou Smith devrait faire de cette Docteur (qui gardera un look proche de Capaldi) un être responsable, conscient de son personnage, qui va devoir se battre pour conserver son image de « Oncoming Storm » (et ce malgré des commentaires attendus sur sa nouvelle féminité), prête à en découdre, mais qui n’oubliera pas sa petite folie douce. Hors des standards assez torturés de Steven Moffat. Et si le personnage en soi va évoluer comme il en a eu l’habitude (pourquoi le fait qu’il soit devenu une femme serait une vraie révolution ?), la série, elle, s’apprête à changer de visage, en tout cas sur la forme et à passer dans un inédit : tout doit être normal (quelques considérations sur le changement de genre) mais pas totalement, puisque l’orientation ne peut pas être la même. La définition de la rupture dans la continuité, en somme. Et une équation plus complexe à la question : Doctor Who ?

Quoi qu’il en soit, on attend avec impatience la saison 11 de Doctor Who pour voir ce qu’il en ressort ! En attendant, on retrouvera Jodie Whittaker, pour sa première apparition, dans l’épisode de Noël, où elle côtoiera sa précédente incarnation (Capaldi) et sa première incarnation (David Bradley reprenant le rôle de William Hartnell). Rendez-vous en fin d’année pour du nouveau Doctor Who !