Gotham se met en veille pour les fêtes de fin d’année. L’occasion de revenir sur une demi-saison de 12 épisodes haletants, nommée Mad City

A Gotham, le chaos est en marche : les freaks d’Indian Hill, le laboratoire glauque du Dr Hugo Strange, ont été libérés par Fish Mooney. Alors que Bruce s’est tout juste sorti d’une confrontation avec ce même Strange, il voit ainsi débarquer un freak qui est son double parfait ; le tout en devant faire avec une Cour des Hiboux qui contrôle Gotham et Wayne Enterprises depuis l’ombre.  Pendant ce temps, Jim Gordon doit faire une croix (ou pas) sur Lee Thompkins, qui s’est refaite avec un homme qui n’est autre que Mario Calvi, le fils de Carmine Falcone, parrain en retraite. Il se met à son compte et se vend au plus offrant pour arrêter. Le Pingouin, quant à lui, est malmené par ces freaks, mais réussit un coup de poker : il utilise la colère de la population pour renverser la situation, et même à se faire élire maire, aidé par Nygma. Entre en scène le détonateur de ce bordel plus qu’instable : Jervis Tetch, alias le Chapelier Fou…

Gotham, ep303, "Look Into My Eyes"

©FOX

Au premier abord, et dans cette première partie appelée Mad City, on pourrait croire que les freaks (ainsi qu’ils sont désignés, comme une référence implicite à Tod Browning) ont une importance capitale, et pourtant il n’en est rien. C’est peut-être ce qui fait que cette première partie de saison prend son temps pour démarrer, afin de saisir un certain prétexte à l’enclenchement de la machine infernale. Les freaks sont ainsi balayés en quelques épisodes, Fish Mooney réduite à son statut de guest, et le double de Bruce Wayne à celui de gêne. Ils présentent toutefois l’avantage de déclencher, par leur côté répulsif, totalement anti-humain (c’est ainsi la première fois qu’on voit la foule, la population de Gotham, clairement dans la rue), de déclencher LA grande réussite, le mantra de ce volet de la saison. C’est ainsi ces freaks qui conduisent, indirectement et de manière opportuniste, le Pingouin à la tête de la mairie de Gotham. Ce sont eux qui poussent un Bruce Wayne amoureux à déclarer pour de bon ses sentiments pour Selina (sans compter l’obsession de Bruce pour Indian Hill, la Cour des Hiboux, le meurtre de ses parents…). Ce sont eux, quelque part, qui créent une aventure improbable entre la carriériste opportuniste Valerie Vale (personnage un peu sous-utilisé et réduit à sa fonction, sans être ennuyant) et le ravagé Jim Gordon, encore amoureux de Lee Thompkins mais ne voulant pas se l’avouer. Ce sont eux, enfin, qui créent une version plus proche de la Poison Ivy qu’on connaît, celle attirée par les plantes et ce qui brille. En un mot, ils déclenchent la raison d’être de la ville, l’émotion, la pulsion, le tripal, bref : le crime passionnel.

©FOX

©FOX

C’est bien cela le thème de la saison. Gotham a réussi à sublimer, jusqu’au bout, au travers de ces personnages mis à bout, rendus fous par cette « mad city », cette ville folle, tout le pulsionnel, l’animal qui se trouvent en chacun des personnages. Elle a pour cela placé lentement ses pions, au sein des personnages les plus stratégiques (James Gordon en premier lieu) pour rythmer 12 épisodes intenses. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que comme souvent à Gotham et avec ses criminels, on en revient toujours à quelque chose de profondément sentimental : nous avions le Pingouin et sa mère, cette fois c’est le Chapelier Fou, l’incarnation de la démence, celui d’un type incestueux qui éprouve une telle fascination pour sa soeur Alice qu’il se prend réellement pour un personnage de Lewis Carrol, au Pays des Merveilles. Et c’est le meurtre d’Alice, dont le sang contaminé dévoile toute la rage animale en chacun de nous, qui va faire de lui le génie du mal que Batman affronte. Ce qui est magnifiquement orchestré est la faculté de la série à faire planer son ombre avant et après son départ, en plus de ses actions : une fois arrêté, le sang de sa soeur, qui touche notamment le capitaine Barnes (l’occasion d’une référence au sublimissime épisode de Batman The Animated Series, « The Judge ») puis plus tard Mario Calvi), et la libération des passions et du côté obscur qui gouvernent chacun, font que le Chapelier Fou (qui réapparaît ensuite ponctuellement à Arkham) ne quitte jamais totalement la ville.

©FOX

©FOX

Gotham a réussi l’exploit d’intégrer le caractère fondamental des comics, celui d’une série dramatique/polar/policière/procédurale/cop show, et les codes d’une histoire d’amour et de passions. En témoigne aussi le relationnel Pingouin/Nygma. Tout, dans le personnage d’Oswald Cobblepot, est passionnel et névrotique : un petit enfant à sa maman, enfermé dans un corps d’homme, désespéré et furax une fois qu’on s’attaque à son intime personnel. D’où la projection d’un amour qui est plutôt une admiration sublimée du Pingouin pour Nygma. Et là, Gotham tente un truc complètement fou : la référence hitchcockienne, LE serpent de mer cinématographique, le panneau assuré (sauf Brian de Palma qui copie allègrement), et s’en tire plutôt bien, en se servant de tout le potentiel sournois que l’apparition du double de la femme aimée perdue peut causer, surtout chez un schizophrène de l’ampleur d’Edward Nygma. De là se mélangent la perversité, le narcissisme, la jalousie et la haine passionnelles conduisant le Pingouin à éliminer Isabella pour garder Nygma pour lui. Comme pour beaucoup de choses, notamment l’univers batmanien, Gotham va à l’essence, l’essentiel, pour tirer ce qui servira les fils de son intrigue de chaos. D’où l’espèce de dissonance côté Bruce Wayne, qui n’a encore, côté humain (car le côté homme d’action s’affirme, en témoigne l’incursion chez les Hiboux), rien de la version adulte au vu de ses assez pathétiques « tu veux bien être ma copine ? » à Selina. Cela (et Poison Ivy, complètement ratée et clichée) est le petit point noir de ces 12 épisodes, mais jamais trop gênant dans la mesure où Bruce reste secondaire

©FOX

©FOX

Tous les rôles de chacun en sont bouleversés, et il est parfois trop tard avant que chacun ne se rende compte qu’il est dépassé par quelque chose de plus fort que son conscient. Ainsi Nygma, aveuglé de douleur, découvre trop tard que le tueur d’Isabella est le Pingouin, non Tanya (qui y laisse une main) ou Butch ; malgré toute sa rigueur et sa discipline, la fureur qui habite Barnes le conduit au meurtre façon bourreau ; la jalousie qui bout en Mario Calvi envers James Gordon le condamne à commettre l’irréparable. Mais le pire, c’est peut-être Gordon lui-même : jamais infecté par le sang d’Alice Tetch, c’est celui qui paraît le plus irrationnel (et ne l’est-il pas, guidé qu’il est par son amour pour Lee, qu’il redéclare de manière touchante à la fin ?) dans l’histoire, avec sa manière de voir le mal partout, et surtout à des endroits où jamais on ne pense les voir (le capitaine de police, l’honnête docteur futur mari de Lee), alors que, dans une veine Poe-ienne, l’évidence est la meilleure cachette pour la félonie. Et bien souvent les conséquences sont regrettables : Gordon voit juste, mais le capitaine, le facteur soudeur de la police, est envoyé à Arkham et Bullock n’a rien d’un capitaine ; Vale le quitte quand, alors que Tetch lui a demandé sur qui il devait tirer entre Lee et Vale, il choisit Lee mais pensait Vale ; quant à Mario, il le tue, sous les yeux de Lee alors que Mario allait la tuer, sauf que Lee ne le voit pas et que le couteau que tenait Mario tombe dans l’eau. Gordon est donc condamné à rester le chevalier blanc, ou peu s’en faut, dans cette ville de noir, mais, pire, à être une Cassandre. Et ce n’est pas bon pour le commerce de sa fureur.

Une mécanique infernale que Gotham mène de main de maître, et n’a jamais aussi bien maniée. C’est clairement l’un des points forts de la série, et quelque chose qu’on a hâte de revoir dans la seconde partie de saison. Il sera intéressant de remarquer que quelque part, dans tout ce foutoir, les femmes ont pris le pouvoir, ce que remarque bien Barbara qui compte prendre la tête de la ville… Wait and see ! Gotham revient le 16 janvier 2017 sur la FOX !