LoveStar, déjà publié en Allemagne et aux Etats-Unis, premier roman d’Andri Snær Magnason (Zulma), déjà poète, essayiste et nouvelliste, est un coup de maître. Sa recette : une trame romantique greffée sur un récit d’anticipation, un personnage de grand magnat mystérieux, une pincée d’enjeux sociaux, un soupçon de science-fiction et une rasade d’écologie. Servez le tout relevé d’un style qui fait mouche. J’ai déjà dit que c’était un coup de maître ?

Tout commence avec le récit de la dernière évolution majeure de l’humanité : l’homme sans fil connecté, qui n’a plus besoin de câbles, de réseaux ni de fils, grâce à des innovations réalisées à partir des études faites sur le sens de l’orientation des oiseaux par rapport au nord magnétique de la Terre. Cette évolution a permis à un homme de devenir le plus grand magnat de la planète, tellement identifié à ses possessions qu’on ne le connaît que sous le nom de l’emblème sa société, ISTAR : LoveStar.

LoveStar a de facto un monopole quasi planétaire, et invente des produits toujours plus révolutionnaires : LoveMort, pour envoyer les défunts se consumer dans l’espace, inLove pour trouver l’âme sœur de chaque être humain sur la planète par calcul scientifique, pour peu à peu unir toute l’humanité. Rien ne semble l’arrêter, l’entreprise et l’homme grimpent inlassablement de plus en plus haut… jusqu’à se heurter à l’énigme suprême de l’humanité qui menace peu à peu de les emporter irrémédiablement, incarnée dans une petite graine au creux de la main de LoveStar qui l’emporte vers une destination inconnue.

LaSolutionEsquimauAWParallèlement, nous suivons les péripéties d’Indriði et Sigríður, deux amants qui coulent un bonheur parfait et sans nuages parmi les pluviers dorés et les roses à miel au mépris du reste de leur entourage… Jusqu’au jour où tombe le calcul d’inLove, qui crée une faille : l’âme sœur de Sigríður ne serait pas Indriði, mais un inconnu danois. D’abord insidieuse, la faille s’agrandit peu à peu avec le temps, aidée par les orientations impulsées par Ambiance, le service marketing d’ISTAR aux publicités, aux séries TV qu’ils regardent, aux banques, aux amis communs du couple, et jusqu’aux chansons qu’ils entendent. N’y tenant plus, un jour, Sigríður décide d’aller rencontrer son autre moitié au siège de LoveStar, dans les aiguilles des Hraundrangar. Indriði se lance bien sûr à sa poursuite… et évidemment, la route des deux amants va croiser celle de LoveStar, pour le meilleur et le pire.

La trame narrative de LoveStar est d’architecture assez classique, avec des rebondissements parfois un peu attendus ; c’est le seul défaut qu’on pourrait reprocher au roman, avec sa fin un peu plus conventionnelle que son propos. Mais le brio et la virtuosité avec laquelle Andri Snær Magnason conduit son intrigue et joue sur plusieurs registres à la fois est époustouflante. Le roman brasse des thèmes multiples, de l’écologie à la liberté individuelle à l’importance des relations humaines, en passant par la déshumanisation de l’homme causée par l’entreprise, et l’asservissement de la nature aux lubies de l’homme, abordant tout avec pertinence, soulevant toujours dans son sillage des questions fondamentales sur l’avenir du monde, aussi bien du point de vue de la société que de l’écologie, de la science, de la liberté individuelle, de la politique… sans en faire trop, tout en subtilité. Et par-dessus le marché, l’auteur y parsème des scènes drolatiques et des clins d’œil malicieux, qui sont de vraies pépites d’humour et d’absurde, montrant à la fois les travers de la société et l’infinie humanité du regard qu’il porte sur elle.

Andri Snær Magnason

Andri Snær Magnason

En bref, LoveStar est à lire, puis à relire, et à faire lire à tout votre entourage pour mieux en discuter. Un livre qui fait réfléchir, rire, rêver. Un livre qui alimente à l’infini les conversations et les débats ; un livre connecté à l’humanité et son avenir. Le plus étonnant étant qu’il a été pour la première fois publié en Islande en… 2002. Autrement dit, avant l’avènement des réseaux sociaux et de la dématérialisation des contenus. Aussi visionnaire que 1984 ou Le meilleur des mondes, en leur temps. Notre époque a-t-elle trouvé son nouvel Orwell ?

« – J’écouterais la voix de la science, conseilla-t-il. Les statistiques montrent que ce genre d’amour dure au maximum cinq ans et sept mois. Personne n’échappe aux lois statistiques. Le jour où inLOVE aura achevé sa tâche et uni le monde entier, l’amour coulera comme une rivière de lait entre les frontières, toutes les guerres et les querelles disparaîtront. Ca vaut bien quelques efforts.

-Je ne la lâcherai jamais, je serais incapable de vivre sans elle, ne serait-ce qu’une heure, répondit Indriði.

Voilà comment on tord le cou aux arguments d’autorité, pensa Símon. (…) Il reprit une gorgée de bière.

– Nous sommes amis. Jamais je ne vous demanderais de vous séparer si je ne savais pas que c’est pour votre bien à tous les deux. L’offre promotionnelle ne dure que jusqu’à la fin de l’année, ensuite, le prix augmentera. Comment ferez-vous si votre amour diminue en intensité et si vous voulez rencontrer votre âme-sœur ? Vous perdrez des centaines de milliers de couronnes. »