Pour Gone Girl, on ne présente plus David Fincher. Adoré de tous spectateurs de tous horizons, Fincher peut de targuer de n’avoir jamais proposé de mauvais film à ses spectateurs, que ce soit au niveau du drame fantastique (Benjamin Button), du thriller psychologique (Seven, Panic Room, Millenium) ou de certains OVNI (Fight Club ou The Game).

Tout amateur de son cinéma qui se respecte craint donc à chaque nouvelle sortie un échec de la part de Fincher, qui le ferait tomber au niveau d’un cinéaste « normal » (F.F Coppola avec Twixt, Villeneuve avec Enemy, Klapisch avec Ma part du gâteau)… Il est rassurant, rassurez-vous, de constater que Fincher a une fois de plus fait mouche avec « Gone Girl »

La principale force de Gone Girl quand on le replace dans la filmographie de David Fincher se trouve sans doute dans le fait que, malgré la reprise d’un thème qui lui est cher, il parvienne encore une fois à se renouveler et à nous offrir une belle perpective. Ce thème est ici celui de la femme, ou plutôt la Femme: Helena Bonham Carter dans Fight Club, Jodie Foster dans Panic Room, Rooney Mara dans Millenuim, et ici, la magnifique et talentueuse Rosamund Pike.

Cette reprise du thème donc, gagne en profondeur par ce que j’appelais plus haut une mise en perspective: si on découvre les torts et les travers de cette Gone Girl, on n’est cependant pas dans une énième reprise du mythe de la femme-démon telle qu’il était mollement traité dans le Stone de John Curran. Ici, aucun des actes de la Femme n’est gratuit ni dû au hasard, et d’aucuns pourront même arriver à comprendre ses motivations, tant le film, de par une dualité de narration habile, s’acharne à ne surtout pas prendre parti. C’est d’ailleurs, pour faire un aparté, ce que l’on pourrait reprocher au cinéma de Fincher: à part son légendaire Fight Club et à l’image de ses héros, ce dernier semble toujours fervent amateur d’un cinéma millimétré, où chaque plan, chaque réplique à sa place, qui ne semble donc pas laisser place a l’improvisation du moment qui peut pourtant être essentielle.

Adapté d’un roman de Gillian Flynn, le nouveau cru Fincher développe aussi une véritable et passionnante réflexion sur le bonheur des couples, et sa valeur dans une vie sociale. Sans jamais tomber dans le racolage ou le cliché, il nous est donc proposé un film à scénario parfaitement mené et distillé, qui dépasse le caractère assez déstructuré de sa narration, et met en valeur ses personnages complexes, dont aucun n’est jamais lisse ni totalement honnête, pour des raisons obscures (par exemple, la dissimulation de la troisième lettre de sa femme aux policiers par le personnage d’Affleck), reprenant une satire de la société humaine contemporaine propre au cinéma de Fincher. Tout le monde ment, dans Gone Girl, et ce mensonge nous est propre et nous définit.

gone girl

©Fox

Plus qu’un assemblage de thématiques, le film est avant tout une atmosphère , et c’est sur ce point que Fincher, au delà d’une simple appréciation, impressionne. Une profonde maîtrise de la rupture de ton, pourtant rare dans son cinéma, permet au spectateur de passer aisément de la douleur au rire, du rire à la douleur. Ce rire, tout d’abord, est très souvent dù aux manifestations volontaires d’ironie et d’hypocrisie dont sont coupables les protagonistes, obligés de faire bonne figure dans un monde médiatique qui tour a tour les hait et les adore. La douleur, elle, est due à des scènes de violence crues mais jamais gratuite, dont le ton rappelle beaucoup la scène d’automutilation dans un bureau de Norton dans Fight Club. Ces scènes, ainsi, choquent mais sont nuancées par un rire, souvent jaune du point de vue de la gravité des situations. C’est aussi la force de ce film: faire d’enjeux graves des sujets à rire, sans pour autant perdre cette gravité.

Mais un telle réussite n’aurait jamais pu être sans une bonne interprétation. C’est là le véritable défi qu’à choisi d’accomplir David Fincher, en se proposant de choisir des acteurs pour la plupart peu accomplis: si Ben Affleck est reconnu grâce à ses propres réalisations, Rosamund Pike impressionne en dévoilant un talent qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de montrer, pas même dans l’injustement critiqué Meurs un Autre Jour: elle est ici parfaite de subtilité dans son rôle délicat de Gone Girl. La presque inconnue Carrie Coon interprète parfaitement la sœur d’Affleck, femme forte si il en est. Enfin, notre duo de policiers, joués par Kim Dickens et Patrick Fugit, sont magistraux de sincérité dans des rôles complètement opposés. Neil Patrick Harris reste cependant la véritable surprise du film, sortant de ses rôles comiques habituellement faiblards pour nous offrir une performance enthousiasmante à contre emploi, dans un rôle de psychopathe monomaniaque.

Au niveau de la mise en scène, pour finir, le film déçoit un peu: malgré une ou deux scènes d’anthologie il peine, à l’image de son générique de début de film, à sortir d’un classicisme inquiétant qu’on avait déjà pu remarquer dans Millenium (qui pourtant avant pour le coup un superbe générique), classicisme qui ne sied pas du tout à son cinéma presque anarchique. Son nouveau cinéma est, à l’image de Cronenberg, celui d’une nouvelle maturité, mais attention à ne pas perdre l’originalité chère à Fight Club ou Panic Room

Le nouveau Fincher est donc une réussite à peine ternie par le manque de trouvailles dans la mise en scène, et un objet poignant de réflexion sur la vie en couple et les véritables tenants et aboutissants de celles-ci. C’est clair et précis (parfois un peu trop), c’est du cinéma contemporain presque intello et ça fait un bien fou. À voir.

A.M.D