Critiques de films

Une intime conviction : inspiré d’une histoire fausse

Marina Fois est partout sur nos écrans français, et c’est tant mieux. La voilà ici de pair avec Olivier Gourmet pour nous faire le récit très romancé du procès Viguier, symbole de la procédure sans preuves. Pour un résultat fascinant et osé, ayant pour titre Une Intime Conviction.

Accusé en première instance d’avoir tué sa femme disparue, Jacques Viguier est acquitté par un jury populaire. Toutefois, il repasse devant les juridictions après un appel organisé par le ministère public : pour l’aider, la mystérieuse Nora, obsédée par l’affaire et convaincue de l’innocence de Viguier, fait appel au grand ténor Éric Dupond-Moretti.ATTENTION SPOILERS : L’analyse proposée ici contient des éléments importants d’intrigue du film en cause. Il est donc fortement recommandé, pour garder l’expérience intacte, de ne la lire qu’une fois le film vu.

Intime Conviction
La quête pour prouver l’innocence de Viguier est brûlante.

Le genre du film-dossier, centré sur une affaire judiciaire, est cerné par un paradoxe. D’un côté, il peut paraître profondément anti-cinématographique : une fois évacuée l’enquête d’instruction, le réalisateur n’a plus qu’à filmer les heures d’écoutes, les plaidoiries, les divers éléments de procédure, parfois les plus rébarbatifs des interrogatoires. De l’autre, la tension qui est celle des grandes affaires, des plus mystérieuses d’entre elles, et certains grands personnages du barreau peuvent permettre de faire vivre ces éléments à l’image. Pour cela, il faut un talent de conteur, un postulat réel, une envie de cinéma, sans quoi le documentaire traditionnel prend la place que devrait occuper le récit cinématographique, et le film risque d’être aussi lassant pour le grand public qu’une lecture de pages de dossier. Fort heureusement, on peut compter sur certains cinéastes pour forcer leurs thématiques et leurs idées dans l’histoire vraie, pour oser le roman sans manipuler, et c’est définitivement le cas d’Antoine Raimbault, réalisateur commençant sa carrière avec cette Intime Conviction.

L’affaire Viguier, si son aspect mystérieux demeure aujourd’hui des plus séduisants en termes cinématographiques, en ce que personne ne sait encore dire aujourd’hui les raisons de la disparition de Mme Viguier, est en effet de ces affaires qui ne se prêtent pas à un récit fictionnel. Sans preuves sur lesquelles s’appuyer pour faire ou défaire l’accusation, la défense comme l’accusation n’ont pu se baser que sur des suppositions, des indices ne menant nulle part, des hypothèses, jusqu’à ce que la tirade même de Dupond-Moretti, prononcée avec sans doutes quelques ajustements de circonstance par un Olivier Gourmet plus vrai que nature, fasse justement de ces méthodes le véritable problème à dénoncer dans l’affaire. Il est fascinant de voir à quel point Une Intime Conviction transforme en atout et en centre même de son propos cette itinérance vaine, cette répétition des doutes, qui a mené à poser plus que questions que de réponses pendant l’avancée du procès. Aucun récit traditionnel ne pouvait convenir à de tels éléments, et le film parvient à sublimer le mystère sans jamais prétendre le résoudre, montrant que le sujet est justement l’acceptation de ne pas savoir.

Intime Conviction
Olivier Gourmet est un Dupond-Moretti plus vrai et convaincant que nature.

Le propos très audacieux sur la vérité inexistante s’accompagne d’un portrait de la recherche obsessionnelle de cette même vérité, par le biais du personnage de Nora, seule invention du film. Cet ajout est audacieux, en ce que le cinéma, fictionnel comme documentaire, est justement affaire d’orientation, de vision individuelle. L’auteur de ces lignes fait partie de ceux qui pensent sur ce point qu’il n’existe pas de « cinéma du réel » comme d’aucuns voudraient le prêter à Kechiche ou Lilti, mais que le récit vient toujours d’un choix inhérent à son créateur, de sa propre perception de la réalité. En ce sens, coller à la réalité paraît vain et, au fond, assez peu artistique, même quand le cadre du cinéma est dépassé, puisque le sens même de la création est de dépasser, ou d’illustrer avec distance des réalités.

Le film, en ce sens, semble quasiment conscient de sa propre existence fragile, de ses limites dans l’illustration du réel, et cette volonté qui aurait pu être la sienne de « chercher le réel » est symbolisée par ce personnage de Nora, par lequel une Marina Fois tout à fait exceptionnel démontrer la vacuité de cette quête de réalité. Au fond, le film n’est jamais aussi pertinent que quand il filme de près ce personnage, montrant à quel point cette quête de la précision réaliste est faussée, inatteignable et dangereuse pour la santé physique et mentale de celui ou celle qui la mène. Le procès est alors un miroir de la création cinématographique en elle-même, quand les avocats en sont les acteurs, et on se rend bien compte que l’appel à l’imagination pour remplir les cases du réel est contradictoire avec l’idée de justice, bien que portée par le ministère public durant l’affaire. Le film fourmille en ce sens d’audacité, de vie et de richesse.

Intime Conviction
Marina Fois brille dans le rôle obsessionnel de Nora.

Ce propos très Kaurismakiesque sur la frontière entre fiction et réel est d’ailleurs sublimé par une réalisation à double face, qui ose durant les séquences d’instance les plans larges et montrant les statures des différents acteurs, pour sélectionner durant les phases d’enquête un plan rapproché, de plus en plus flou et éphémère au fur et à mesure de l’avancée du film, et de la chute des certitudes du personnage de Nora. Ces choix servent cette idée d’une réalité vacillante, subjective, voir irréelle, et soulignent le doute que la fiction pourrait aider à remplir sans le faire toutefois tout à fait. Une Intime Conviction existe réellement par ce statut d’équilibriste, et ce postulat remarquable est récompensé par une véritable fascination ressentie par le spectateur pour l’avancée de l’instance, qui au fur et à mesure du film perd cette obsession de tout savoir de l’affaire, et gagne un bel exercice de sa capacité à accepter l’inexplicable, le doute, et ce que les instances institutionnelles doivent en faire.

Une Intime Conviction est donc un film assez essentiel et fascinant, très original dans le paysage du film judiciaire français, et proprement stupéfiant dans son interprétation.

AMD

Adrien Myers Delarue

Résidant à Paris, A.M.D est fan de Rob Zombie, de David Lynch et des bons films d'horreurs bien taillés. Sériephile modéré, il est fan de cultes comme X-Files, Lost, ou DrHouse, ou d'actualités comme Daredevil ou Bates Motel.

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