Magnifique série flamande (encore une) Team Chocolate avait été présentée à Série Series à Fontainebleau dans la catégorie « ça tourne », et était présentée à Série Mania à Paris dans le panorama international.

Cette série présente l’histoire de Jasper Vloemarts un jeune homme atteint de trisomie 21 qui s’intègre dans la société : trouve un travail, des amis, une copine … En effet, la série commence quand il arrive à l’usine Tytgat Chocolate, une usine de Chocolat qui n’emploie que des hommes et femmes atteints de maladies  mentales. Cependant une série d’évènements les entraine dans un road trip à travers l’Europe jusqu’au Kosovo. Nous avons eu l’opportunité de rencontrer Filip Lenaerts, un des créateurs de la série et Peter Van Huyck directeur de la fiction chez DenSem.

 

Vous êtes les créateurs de « Team Chocolate », je voulais vous demander quelles autres séries vous ont inspirées ?

Filip Lenaerts : Pour créer cette série spécifiquement, je ne peux pas dire que nous ayons été inspirés par d’autres séries car c’est une série si spécifique, à sa manière c’est une série unique, car la moitié du casting est fait d’acteurs avec un handicap mental et donc on devait vraiment découvrir comment on allait raconter l’histoire, comment la structurer, comment on allait la rendre belle. Donc on ne pouvait pas aller regarder d’autres séries avec ces types d’acteurs, c’est donc assez dur d’aller chercher d’autres sources d’inspirations pour cette série pour être honnête.

 

Votre série est très humaniste, il y a un vrai message d’amour, de tolérance entre les gens, ce sont des valeurs qui selon vous manquent à la télévision ?

F.L : Ce n’est pas qu’on voulait créer une réaction avec cette série. De toute façon on voulait faire une série douce, à propos d’amour car le monde est déjà assez dur. On a fait un scénario basé sur des scènes que ces acteurs expérimentent quotidiennement, trouver une copine, être indépendant … C’est ainsi qu’on a bâtit la série.

 

Ce sont des valeurs très importantes dans votre série. Quand vous l’avez écrit avez-vous vu le processus d’écriture comme une œuvre d’art très personnelle ou croyez-vous que chaque créateur, chaque série, devrait porter un message aussi aussi fort que votre série ?

F.L : Je pense que premièrement on voulait faire une série qui soit agréable à regarder. On ne voulait pas faire une série d’exception parce qu’elle était avec des acteurs exceptionnels. On voulait juste au départ une histoire cool, drôle, excitante. Bien sûr quand vous racontez quelque chose avec ces acteurs et que vous parlez de personnages qui sont renvoyés au Kosovo par exemple, c’est logique que vous disiez quelque chose sur la société. Nous on voulait dire qui ils étaient quotidiennement et ensuite le porter à la fiction.

Peter Van Huyck : C’est important de dire que ça n’a jamais été mis en place comme un projet social. Pas en production, ce n’était pas pour donner à ces personnes handicapées la chance d’être un acteur, ni dans le contenu, c’est juste un road-movie romantique joliment écrit à propos d’amour, d’amitié et un peu de l’évasion. Et deuxièmement, il y a les équipes, qui sont importantes pour eux, mais pour tout le monde, sauf que pour eux c’est un petit peu plus dur. C‘est plus dur de trouver l’amour, de prendre leur propres décision d’adultes, d’être indépendant, donc cela s’est vraiment tissé tout au long de la série, mais ça n’a jamais été initialement un projet social. C’est important de le dire. C’est aussi pourquoi Filip en tant que scénariste et réalisateur a vraiment fait travailler ces acteurs dur, il n’était pas forcément souple avec eux, ils devaient performer et c’est aussi la façon dont ils veulent être traités je pense.

 

Vous avez travaillé avec des gens qui ont des maladies mentales (ndlr : compagnie Stap !) depuis un certain temps, est-ce plus difficile de les mener ou est-ce de l’autre coté très agréable de travailler avec eux ?

F.L : C’est évidemment très agréable de travailler avec eux, bien sûr on a cette compagnie de théâtre qui se spécialise dans le travail avec eux, appelée compagnie Stap ! et chaque jours ils sont 20 qui révisent, qui travaillent sur place, du matin au soir, 5 jours par semaine, ils travaillent sur le théâtre et sur le cinéma. Donc ils sont assez professionnels, aussi sur leur attitude, sur le plateau de tournage on peut compter sur eux. Parfois ils sont fatigués, ils le sont plus qu’une personne « normale », ce n’est toutefois pas envisagé d’être trop souple ou quoi que ce soit parce que parfois ils sont un peu enfantins. Mais c’était notre but de les traiter comme de vrais acteurs et de les faire travailler. Donc ils sont vraiment allés jusqu’à leurs limites et on les y a poussés. Aussi ils sont venus 5 semaines tourner au Kosovo, avec l’équipe de tournage. Et on n’a pas fait de différence entre travailler avec eux et travailler avec des acteurs « normaux ».

P.V.H : Mais il n’y a pas de différence entre travailler avec eux et travailler avec des enfants ou ceux qui se prennent pour divas (rires) ils sont normaux, c’est la même chose. Mais je conseille à tout le monde de regarder le making-of de la série qu’on a produit car c’était un processus spécial, car c’était le même processus de tournage mais seulement avec des acteurs très spéciaux. Donc il y a 8 épisodes qui sont une heure de documentaire, en le regardant vous avez toutes les réponses sur ce que c’est de travailler avec ces acteurs.

 

Vous avez dit que votre série est à propos d’amour, amitié. Comment voulez-vous que le public se sente, quelles émotions avez-vous essayé de transmettre et comment voulez-vous que les spectateurs se sentent après la série, personnellement j’ai pleuré, était-ce voulu ?

Je pense que c’est voulu de toucher le public, quand on travaille trois ans dessus et que les gens vous disent « ouai c’était pas mal », non vous voulez une réaction concrète.  C’est un compliment si vous me dites que ça vous a touché.

 

La dernière fois c’était pour « Six Feet Under » donc c’est une bonne référence.

F.L : (rires) L’autre réalisateur Marc a travaillé pour 30 ans avec eux au théâtre, il les connaît par cœur, aussi on a écrit le scénario ensemble, pour eux. Par exemple Jasper, le personnage principal (trouver son nom), quand on regarde attentivement la série il n’a pas beaucoup de dialogues, il joue tout en prenant l’information intérieurement, puis en provoquant une réaction. Mais sans rien dire car il n’est pas verbalement un très bon acteur, parler est dur pour lui. Donc on a vraiment écrit les personnages pour les acteurs et mon expérience vient plus du documentaire, du non-fictionnel donc de là j’essaye de rendre la série, qui ressemble un peu toutefois à un conte de fée, plus réaliste, pour qu’émotionnellement on puisse aller avec eux. Donc je pense que la combinaison de Mark et moi a mené la série où elle est aujourd’hui.

P.V.H : Je pense que Mark et Filip ont fait un très beau travail en écrivant ce scénario qui touche de vraies émotions et préoccupations de ces acteurs et je pense aussi que quant aux acteurs « normaux » c’est là aussi qu’ils sont à leur meilleur, quand ils se connectent avec de vraies émotions qui sont dans le scénario. Et je pense que ça marche, c’était pour ça que vous étiez touché car ces acteurs comprennent vraiment, pas seulement avec leurs cerveaux mais aussi avec leurs cœurs quand ils jouent. Aussi avec les détails, quelques histoires secondaires des personnages, des choses qu’ils trouvent importantes dans la vie sont tirées de leurs propres vies, par exemple : Jasper dit au début « Je ne veux pas de copine car j’ai été largué une fois de trop» c’est vrai dans sa propre vie, aussi pour l’amour de la musique, les autres personnages aussi. Mark et Filip ont fait un très beau travail, écrivant, répétant, réécrivant et amenant le scénario et les acteurs très proches l’un de l’autre.

Aussi je voulais vous demander en tant que créateur belges, en termes de séries, les belges se sont fait connaître avec « Beau Séjour » et « La trève » (Stéphane : « Strikers » aussi), il y a t’il un âge d’or des séries belges, le ressentez-vous ?

P.V.H : Il y a eu de bonnes productions belges ces toutes dernières années, aussi dans la partie Sud du pays, francophone, « La trêve » aussi « ennemi public » en sont deux exemples. Donc oui il y a beaucoup de personnes créatives, c’est peut-être un peu technique et peu intéressant mais on a un très bon système maintenant d’autres pays sont aussi en train de le développer et donc beaucoup de séries ont été tournées et ça a permis à de jeunes producteurs, scénaristes, réalisateurs de juste travailler, de faire des erreurs et de progresser. Et c’est comme ça qu’on fini avec de bonnes séries comme « Beau Séjour ». Aussi on est très reconnaissant envers ce festival car le prix remporté par « Beau Séjour » était une vraie avancée. Oui il y a de très bonnes vibes, mais il y a des cotés négatifs, c’est toujours dur de financer, ça reste un petit pays, et on tourne en flamand ou en allemand. Mais on essaye de développer les coproductions internationales juste pour continuer de trouver les moyens de développer de nouvelles choses. Aussi on voit que des talentueux créateurs voyagent aussi, ils ont l’opportunité d’aller travailler à l’étranger, en France, au Royaume-Uni, mais il y a aussi des côtés négatifs car maintenant pour moi en tant que producteur belge ils ne répondent plus quand je les appelle (rires) donc on doit trouver de nouveaux talents.

 

Un sujet actuellement important en France, car comme vous le savez c’est les élections présidentielles en ce moment, c’est l’Europe : dans la création et l’exportation de votre série, sur le plan de la production, sentez-vous que l’Europe est importante ?

P.V.H : On n’a pas demandé d’aides européennes, de Creative Europe par exemple, ce fut financé en Belgique et ce ne fut pas facile. Mais on a eu l’aide d’un distributeur français Wildbunch durant la production, on espère bien sûr vendre la série dans des pays, ce ne sera pas facile mais on va essayer. Mais pour cette série on n’a pas traversé l’Europe pour trouver des coproducteurs. Mais on le fait de plus en plus pour les séries, c’est un apprentissage qu’on a eu ces 3-4 dernières années, la production initiale était en 2013. Mais on voit désormais les opportunités dans plein de pays européens et avec la commission européenne, pour trouver des moyens de cofinancer, de coproduire.

F.L : : Au tout début de la production, on était connecté avec des compagnies de production de théâtre. On est allé à un forum de coproduction à Bruxelles, où il y avait autour de la table des représentants de nombreux pays, on a expliqué notre projet : « c’est ce qu’on va faire : on va aller au Kosovo, on va prendre des acteurs avec des handicap mentaux et ainsi de suite … ». Il y avait beaucoup d’enthousiasme dans différents pays, « C’est incroyable que vous le fassiez, que vous trouviez un diffuseur, que vous trouviez de l’argent, j’aimerais coopérer ». Je pense que si il y a une chose dont on peut être fier c’est d’avoir trouvé une agence de production et un diffuseur pour prendre le risque de faire cette série, car sur le papier c’est une chose très risquée à commencer. En plus on est inexpérimenté, on a pris beaucoup de risques, mais à la fin c’est réussi.

P.V.H : Beaucoup nous on dit : « c’est un beau projet, ce serait super, mais les gars vous ne pourrez jamais le réaliser ». Et je pense que c’est une réaction logique, mais on a cru fort au diffuseur et à la chaine, surtout Mark et Filip étaient très passionnés, c’était assez pour nous pour y faire croire.

 

Y a t’il une seconde saison ?

F.L : : Non, pas encore prévue, la saison sera diffusée en Belgique et tout dépend de l’audience

 

Avez-vous une idée de ce à quoi elle ressemblerait ?

F.L : : Il y a un remake français en Wallonie, où Jasper et Tina pensent à avoir des enfants, et ce pourrait être une nouvelle étape : « j’ai une copine je ne veux pas la perdre », ça pourrait être la suite. Mais on n’a encore rien prévu, on est encore épuisé par cette première saison (rires).

« Team Chocolate » sera bientôt diffusé en Belgique, aucune chaine n’a prévu de diffuser la série en France, WildBunch participe toutefois à la distribution. On espère la voir (très) vite !

Remerciements à la team Series Mani