La dixième saison de Doctor Who est enfin arrivée ! Après toutes les annonces post-saison 9 concernant l’avenir de la série, bouleversant la diffusion, la télévision reprend ses droits pour 12 nouveaux épisodes, les derniers de l’ère Moffat et de l’ère Capaldi

ATTENTION SPOILER SUR TOUS LES ÉVÉNEMENTS RÉCENTS DE DOCTOR WHO. LECTURE A VOS RISQUES ET PERILS

Faisons un petit point Doctor Who, étant donné que cela fait plus d’un an depuis la fin de la saison 9 : le Docteur, qui a perdu Clara Oswald (partie voir le monde d’une autre manière aux côtés d’Ashildr/Me), a bouclé son histoire avec River Song, et recruté Nardole, un crâne d’oeuf encore assez énigmatique, pour l’aider dans sa quête. Au début de cette saison 10, le Docteur a récupéré un poste de professeur dans une université, où il est vite remarqué par Bill Potts, une cantinière espiègle et maligne qui a bien compris que le Docteur n’était pas qu’un professeur…

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La saison part donc sur des bases paradoxales : à la fois dans la nouveauté (Nardole, Bill) mais aussi dans la continuité (rien n’a fondamentalement changé). Pour le spectateur, c’est l’ambiance quelque peu particulière de profiter de ces 12 nouveaux opus tout en sachant que la vraie rupture aura lieu à la fin, quand le Docteur se régénérera. Tout est donc affaire de compte à rebours, d’à la fois continuer de vivre, d’expédier les affaires courantes, mais aussi de préparer le changement à venir. Par exemple, que cachait vraiment le Docteur derrière sa porte blindée dans le sous-sol de son université ? Ses discours incessants sur le temps laissent-ils à penser qu’il sait, comme le Dixième Docteur ou même le Onzième en leur temps, qu’il va mourir, ou bien cela va-t-il lui tomber dessus par la force des choses comme le Neuvième ? Reste qu’à la fin, plutôt que d’essayer de se protéger absolument comme il le voulait (il se dit présent incognito à l’université), il préfère laisser Bill se remémorer ses aventures récentes, celle-ci réussissant à le toucher en lui disant “et si on vous le faisait”, ce qui résonne drôlement quand on sait que le Docteur a un nombre incalculable de souvenirs, du fait de ses multiples apparences, et qu’il sait la valeur qu’ils ont (et nous de nous rappeler The Rings of Akhaten où il faisait justement face à un dévoreur de souvenirs, ou même Time Heist, dans le même registre). Et de confirmer que ce Docteur, ultrasensible à l’intérieur comme à l’extérieur, est bien plus humain que ses mimiques voudraient bien le faire croire, choisissant de vivre avec coeur(s), quitte à ce que cela lui en coûte.

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La question des origines, de ce que l’on veut, c’est bien l’un des sujets phares de cet épisode de Doctor Who. Mais Bill, si elle vit au jour le jour, ne sait pas vraiment ses origines (sa mère est morte alors qu’elle était encore enfant) et compense ce manque par sa gaieté ; on voit toutefois que parler de sa mère biologique provoque des émotions en elle. C’est bien là l’une des marques des compagnonnes : chacune était bien ancrée dans cette réalité, mais cela les faisait ressentir un manque, différent selon les cas (Donna voulait s’échapper de sa réalité, Rose était insatisfaite et orpheline de père, Clara ne savait pas où aller, Amy attendait qu’on l’enlève), une insatisfaction prégnante que le Docteur est venu combler en montrant des choses sortant absolument de l’ordinaire. Du reste, c’est elle qui demande au Docteur de la garder, de la laisser assister à ses cours alors qu’elle n’est pas étudiante, et qui le pousse à l’embarquer avec lui à travers le temps et l’espace. Comme tous les compagnons du Docteur, Bill a un truc spécial, elle est décalée, elle n’est pas au même rythme, et c’est d’ailleurs ce que le Docteur lui fait remarquer. Un peu comme Rose, elle s’est retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment, et a découvert qu’il y avait quelque chose au-delà de sa réalité de cantinière. Moffat s’inscrit donc dans la réalité sociale bâtie par Russell T Davies : celle d’un Royaume-Uni morose, où la vie n’a rien de fun, où la routine est toujours la même et où on attend quelque chose en plus (Rose était vendeuse, Donna secrétaire en intérim, Amy vendait quelque peu son corps, Clara était gouvernante, et ici, Bill est cantinière, orpheline et adoptée). Bill n’aura visiblement pas (encore ?) l’aura d’une Clara (The Impossible Girl) ou Amy (The Girl Who Waited), mais ça ne l’empêchera pas d’être spéciale et, par son jeune âge, de représenter le spectateur emmené voir les merveilles de l’univers, ou même de participer aux privates jokes (“Doctor What ?”; “It’s bigger on the inside !”). Et Nardole de jouer les intermédiaires (“le Docteur ne remarque jamais les larmes”).

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Plus encore, ce premier épisode fait penser au pilote de Doctor Who, en saison 1, qui était appelé Rose. Le fait que l’épisode soit appelé The Pilot pourrait presque apparaître comme une inside joke de la part de Moffat (et on ne sait même pas de quel pilote il est question ou de quelle race il s’agit). L’effet saison 10 ? L’effet “le showrunner sur la fin est fan et aligne les clins d’oeil d’amour à la série” ? Peut-être bien, considérant le nombre de références dans l’épisode (le portrait de la première compagnonne, Susan, la présence de tous les tournevis soniques, entre autres). D’où l’idée d’un retour à la source : le “méchant” de l’épisode n’a d’ailleurs rien de vraiment méchant, et agit comme un reflet du manque de Bill, qui voyait une future amie voire petite-amie et qui l’a vue disparaître, victime de l’irruption extraterrestre. Le plus important est ce que cela veut dire : la réalité est autre que celle que l’on voit (que fait une flaque d’eau tout ce qu’il y a de plus normale alors qu’il n’a pas plu, mais que personne ne remarque ?), un peu comme les Autons, ces mannequins tueurs, dans Rose. Et on peut accepter de la voir comme d’habitude, ou bien découvrir ce qu’il y a derrière, un peu comme dans Matrix. A l’occasion de ce premier épisode, Moffat, tout en perpétuant son oeuvre, fait un espèce de retour aux bases de la série (de 2005 et de 1963, en attestent les photos de River et de Susan côte à côte). D’une part pour bien introduire Bill sur le chemin des compagnonnes, précédemment mentionné, et d’autre part peut-être pour sublimer son oeuvre, pour s’inscrire et inscrire Peter Capaldi dans un processus de panthéonisation, après avoir fait joujou pendant 5 saisons. Et les clins d’oeils de s’enchaîner : quand le Docteur se regarde dans la flaque, Bill lui dit que le reflet est bizarre, ce à quoi le Docteur acquiesce en disant qu’elle “n’a pas idée” ; quand il dit à l’extraterrestre qu’il a déjà pris une humaine, et qu’il ne peut l’en empêcher, rappelant que le personnage est un habitué des casseroles en tout genre ; quand il donne le tournevis sonique du 4e Docteur, le préféré des fans, à Nardole. Même quand il veut effacer la mémoire de Bill, comme le Dixième Docteur avec Donna, et qu’elle l’arrête, cela semble être un moyen de réinvestir le Docteur comme à l’origine : un être profondément seul. Autant de choses qui laissent à penser que Steven Moffat donne des gages à la communauté Doctor Who, lui qui a souvent été décrié lors de son mandat de showrunner, et ce afin de préparer à la transition avec un Chris Chibnall qui va clairement prendre une direction plus terre-à-terre. Tout cet épisode, par petites touches (que le Docteur admire son reflet dans la flaque comme le Neuvième Docteur dans le miroir dans Rose, par exemple) laisse à voir, après des aventures tumultueuses, un espèce de repli de la série sur ses fondamentaux, pour mieux rebondir ensuite, avant un nouveau changement d’époque.

Il reste en tout cas que cet épisode de Doctor Who n’a pas vraiment dit de quoi cette saison allait parler, posant calmement ses pions avant le grand chambardement. Et on a hâte d’en savoir plus.