Gotham a fait un retour temporaire sur la FOX, de trois épisodes, et laisse sa case horaire, jusqu’en avril, au revival de Prison Break. L’occasion de faire un point critique, mais aussi analytique de ce que la série a tenté de montrer sur ce condensé de noirceur.

Gotham avait un job à finir : celui du cycle de la Mad City, la ville folle, ou même, au vu des événements, en folie (la seconde partie s’appellera Fallen City, la ville déchue). On se concentrera principalement sur ces trois épisodes, le reste ayant été traité dans la précédente critique (ici). Et si on s’y attarde, c’est que Gotham a franchi un pas conséquent dans sa revisite des comics Batman, puisqu’après avoir cherché du côté de la série animée, du Red Hood, ou encore d’Hugo Strange, elle s’attaque à celui qui est à la fois totem et tabou : le Joker.

Joker qui n’en est pas exactement un. Jerome Valeska, un enfant né et élevé dans un cirque, a toujours porté une folie en lui, folie que l’on entrevoit en saison 1, puis de nouveau en saison 2, avant que le personnage ne soit tué par Theo Galavan. Tout du long, la série avait laissé planer le doute sur le fait que Jerome soit ou non le Joker, et le fait qu’il soit tué par un personnage qui n’existe pas dans les comics aurait pu vouloir dire que la création (puisque c’est aussi ce que Gotham fait, vu son pitch de base) aurait pris le pas sur l’adaptation, en même temps qu’un beau pied de nez du duo Danny Cannon/Bruno Heller, façon “eh non, on vous a eus, vous vous êtes excités pour rien”. Sauf que Gotham s’était laissé un matelas de sécurité : Jerome avait laissé une sorte de “bombe”, le rire, qui prend toute la population, et n’arrive à maturation qu’au moment de ces trois épisodes, donc, où il est ressuscité par ses nouveaux adeptes. Plus encore : son plus grand fan lui arrache son visage pour en faire un masque (comme dans le fameux comics Death of the Family, où il arrive le même chose qu’au Joker) et se la jouer prophète, avant que Jerome ne récupère son dû et le tue. Voilà donc pour le contexte.

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Maintenant il convient d’établir une chose particulière : Gotham n’est que basé sur le matériau comics. Gotham n’a rien d’une adaptation au sens classique du terme, ou alors c’est une adaptation extrêmement libre. Dans la mesure où elle admet le postulat qu’Edward Nygma, Le Pingouin, Tigra, puisse débuter leur carrière criminelle alors que Bruce Wayne n’a que 15 ans, elle s’affranchit pleinement des canons et sentiers que les comics ont pu indiquer. En ce sens, Gotham partage une particularité avec Sherlock : un attachement au matériau de base, d’où naissent des histoires originales, avec une redéfinition et une réexploration totale de l’univers. Gotham juge que les comics (et même plus, dans la mesure où il n’y a pas, sauf erreur, de comics sur la jeunesse de Bruce Wayne, alors qu’il y a Year One sur la genèse de Batman) sont une infinité de possibilités parce qu’il y a plusieurs écritures, plusieurs façons de voir un même personnage au fil du temps. Elle s’est essayée à du pur original, notamment en saison 1 (les épisodes Balloonman, Spirit of the Goat), avec quelques épisodes plus centrés sur des personnages inexistants (Fish Mooney) ou secondaires (Maroni), épisodes pas mauvais en soi mais moins reluisants que quand des personnages ou des moments iconiques sont utilisés, et qui ne servaient surtout qu’à planter le décor pour les défis auxquels font face James Gordon et par extension Bruce Wayne. L’occasion d’établir une nouvelle chose : la série s’appelle Gotham, et non pas Batman, ou Year One, ou Bruce Wayne (qui n’est d’ailleurs que secondaire, et est plus la cause – il se fait enlever tout le temps – que la conséquence – car dans les comics, il devient Batman). La série s’appelle Gotham parce que la série se passe dans cette ville-monstre qui créent le nombre incalculable de tarés que Gordon a mis derrière les barreaux. Et d’ailleurs, tous les criminels ne citent-ils pas Gotham dans leurs plans ? Comme disait Alfred dans The Dark Knight : “Some men just want to watch the world burn”. C’est à peu près la même philosophie reprise par Jerome dans ces trois épisodes : faire de Gotham un terrain de chaos. Lui y voit un jeu, d’autres un enjeu (si Oswald se présente pour être maire, c’est parce qu’il est obsédé par la perspective de contrôler Gotham). Qui a Gotham a le pouvoir, et tout l’enjeu de la série est de s’intéresser à pourquoi cette essentialité de la ville. D’où les titres “Mad City”, “Fallen City”.

Et de ce point de vue-là, Gotham (qui n’est pas produit par la Warner, qui a produit les Batman au cinéma) a décidé de se servir dans la mythologie du comics (qui peut être discutable : l’auteur de ces lignes n’est pas un puriste des comics, d’autres le seront et jugeront Gotham uniquement à travers ce prisme, ce qui est leur droit et compréhensible dans la mesure où ce sont leurs repère batmaniens usuels). Mais c’est uniquement dans le but de créer sa propre mythologie : dans Gotham, autour de Gotham gravitent des perspectives, des personnages, qui choisissent telle ou telle voie pour combattre, pour se protéger, pour dominer. Mais in fine, tout le monde s’y trempe, et tous n’en ressortent pas indemnes : Gordon finit par tuer, Barnes l’incorruptible finit fou, Oswald passe de lavette à chef de pègre, le Mad Hatter en fait un terrain de jeu etc. Comme Sherlock, qui ne s’appelait que Sherlock pour insister sur le côté humain du personnage, ce qui fait qu’à l’intérieur d’un tel cerveau, ça bouillonne au point d’envoyer son entourage paître ; et comme Sherlock qui prenait comme base les livres de Conan Doyle avant de faire quelque chose d’original du point de vue de ces mêmes livres (par exemple en donnant un vrai corps à Moriarty), Gotham invente et réinvente, et s’intéresse à ceux qui, des deux côtés, font cette ville si iconique, si importante, si stratégique, au point que Batman y veillera comme à la prunelle de ses yeux.

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Pardon pour cette longue mise en situation, mais elle nous paraissait nécessaire avant d’arriver au coeur du débat. Car oui, clairement, le Joker à Gotham, cela paraît invraisemblable pour ceux qui voient dans Gotham une série où Bruce Wayne a 15 ans. Et ils auraient raison, en un sens ; mais encore une fois, Gotham est un univers parallèle aux canons de base. Et de surcroît, les créateurs l’ont annoncé : le Joker n’est pas tout à fait le Joker, mais une sorte de prototype. Voici leurs déclarations : “[Le rire] était destiné à maintenir [le Joker] vivant, pour garder Jerome et la menace que constitue le Joker vivants. Nous cherchions à nous assurer que les fans ne pensent pas que nous en avions complètement fini avec [la mythologie du Joker] car nous sommes à 100% sûrs que ce n’est pas le cas. Mais ce ne sera pas creusé dès le début de la saison (…) Nous prévoyons de creuser la mythologie du Joker et des personnages qui pourraient l’être ou ne pas l’être, principalement dans la moitié de seconde partie de la saison 3; mais [nous irons davantage] vers des personnages qui sont une fusion de ce qui va plus tard être appelé le Joker (…) S’il y a une saison 4 sur FOX, espérons-le, nous les ferons revenir avec plus d’ampleur, mais vous verrez ces différentes versions du mythe du Joker développées l’année prochaine avec Jerome et d’autres personnages. Puis nous réunirons ces pièces ensemble et dirons “ok, c’est de là que le Joker vient vraiment”. Encore une fois, et alors que les origines mêmes du personnage sont obscures, Gotham, dans sa propre mythologie, a choisi de faire sa propre version du Joker (qui ne s’appelle même pas comme tel) ; et dans le portrait de cette ville chaotique, chacun peut être cette figure, qui cette fois s’incarne en Jerome. Ils sont conscients que leurs choix de production (la ville, Gordon en personnage principal, Bruce adolescent etc) sont contraignants, mais cherchent à s’y adapter. Dans la mesure où la fin logique de la série voudrait (mais dans un lointain futur a priori) un Bruce prêt à devenir Batman, le but est aussi de faire, avec cette folie incarnée par le rire, la marque de fabrique du Joker, un test grandeur nature pour un Bruce Wayne en apprentissage.

En ce sens, Jerome est l’héritier d’Heath Ledger : une interprétation habitée, un Joker profondément nihiliste, qui se soucie à peine de ce à quoi son visage ressemble, mais qui agit de manière à la fois pulsionnelle (il ne peut pas s’empêcher de rire, et ses sbires ne réfléchissent pas en cassant tout sur leur passage) et extrêmement fléchie, puisqu’en se basant sur ces passions (au sens grec étymologique du terme), sur les petites gens (il cite les serveurs, les éboueurs etc) qui en ont marre des nantis comme Bruce, il peut mettre une ville à genoux. De même qu’en parallèle, il y a une lutte de passions entre Edward Nygma, un cinglé ultra-intelligent mais sensible, et Le Pingouin, sensible aussi mais froid et calculateur, avec la valeur ajoutée Barbara Kean/Tigra/Butch ; de la même façon que Lee se définit uniquement dans sa haine envers Gordon, qui a tué Mario ; dans la même veine que Bruce cherchant à filer un parfait amour avec Selina ; il y a dans cette histoire jokeresque une idée de faire voir Gotham comme une ville de passions. Tout le thème du retour de Jerome, le fait qu’il soit vénéré par son fan-club, c’est aussi parce qu’il a su en appeler au primaire à l’intérieur de ces laissés pour compte qui souhaiteraient enfin avoir leur mot à dire, quitte à tout casser, dans Gotham ; et leur offrir, comme il le dit, un terrain de jeu. Et d’ailleurs, comme l’évoque Gordon : une fois que la folie fut finie, les rues se sont tout de suite calmées. D’où, dès lors, le cirque, pour mettre en scène cette figure de fascination, et donc, une bonne référence au plus fameux d’entre les fameux : The Killing Joke.

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C’est là qu’on atteint un certain pont entre création et adaptation, dont la passion n’est que la métaphore : comme Sherlock s’est réapproprié le mythe holmésien avant de le transférer au XXIe siècle, changeant, ce faisant, les chutes d’eau de Reichenbach en une chute d’un immeuble, Gotham a repris l’incarnation de ce qu’est The Killing Joke (et The Death of the Family), pour en transposer l’ambiance, les thèmes, les projections, dans sa propre mythologie, elle-même construite de ces apports de la mythologie initiale, originale. De même que Moriarty n’est qu’une vision fantasmée de Steven Moffat et Mark Gatiss (seul Sherlock Holmes le voit dans les livres, d’où un doute sur son existence, et dans Sherlock, il est en chair et en os), Jerome n’est qu’une vision toute aussi fantasmée qu’ont Heller et Cannon du Joker. Quand les créateurs disent qu’ils veulent parler de ce qui a fait le Joker, d’où il vient vraiment, c’est vouloir s’inscrire dans l’univers de la série qui consiste justement à raconter comment Gotham crée des monstres pareils, monstres dont le Joker, celui qui se dit différent “à un mauvais jour” près, de Batman, en est le plus célèbre symbole. Le rire, qui habite tous les fans de Jerome et celui-ci, ne sont pas juste une bête et ridicule tentative de ressusciter ce monstre sacré par une de ses caractéristiques premières, mais de parler de ce qui en fait la mythologie, les caractéristiques, et la fascination produites. Le plus symbolique est bien sûr ce duel dans la salle aux miroirs, entre Jerome et Bruce, une véritable préfiguration de ce à quoi Batman et le Joker, qui s’avouent volontiers se ressembler l’un à l’autre, vont se livrer. Il n’est pas question d’adapter façon couche-culottes un affrontement des plus iconiques, mais d’évoquer quelque chose aux comicvores les plus assidus tout en leur offrant quelque chose de plus, et en parlant à ceux qui sont moins comicvores. Ce n’est pas tant (ou c’est du moins autant) adapter que créer : le jeu entre les frontières est permanent, dans le sens où on est familier avec ce que les personnages proposent, mais pas non plus entièrement car ils ne font pas ce qu’on attend d’eux. Et, plus directement, il s’agit aussi d’offrir une première épreuve à un Bruce Wayne qui commence à éprouver un peu, du fait de ce que cette ville a produit pour le mettre à l’épreuve (la Cour des Hiboux, Jerome, très durs psychologiquement). En quelque sorte, c’est un premier entraînement, celui aux dures réalités de la vie, de sa vie, et de choses beaucoup plus extra-ordinaires (dont il a eu un premier aperçu avec son double d’Indian Hill) que l’entraînement d’Alfred ne pourra pas compenser. Pour lui, comme pour Jerome, qui est son miroir déformant, celui qui ose tuer, c’est une réalisation de qui il est vraiment, de quelles valeurs il porte et devra porter, avec qui, comment, pourquoi.

Voilà pour cette tentative d’analyse. Face aux réactions parfois scandalisées des puristes, et aux interrogations suscitées par cette profusion de personnages qu’on jugerait, au premier abord, anachroniques dans ce cadre gothamien, on a tenté d’apporter des éléments de réponse. La série ose, en effet, change de prismes, mais c’est, il nous semble, pour tâcher de dépasser un héritage dans lequel on voudrait bien vite l’enfermer. Sentez-vous libre en tout cas de prolonger le débat dans les commentaires, cela nous intéresse grandement ! La saison 3 de Gotham reprendra le 24 avril.