Florence Foster Jenkins, film de Stephen Frears, est l’histoire de la chanteuse du même nom, devenue célèbre pour sa propension à chanter faux. Xavier Giannoli avait déjà adapté son histoire dans Marguerite, avec Catherine Frot, récompensée d’un César. Rebelote pour Meryl Streep ? Pour cette critique, le site accueille un auteur invité, non affilié à un blog, Ivan, qui transmet ici ses mots, sa richesse d’expression, et son empathie.

©BBC/Fox/Pathé

©BBC/Fox/Pathé

En choisissant de filmer les dernières années de la vie de Florence Foster Jenkins, riche héritière, chanteuse d’opéra, passionnée par le chantn mais possédant une voix fausse, mariée au riche britannique St. Clair Beyfield, Stephen Frears se désintéresse d’un biopic à forme classique. Cibler la consécration de cette artiste qui chante faux et qui ne s’en rend (presque) pas compte, dans les plus grandes et belles salles de concert de New York, c’est mettre l’accent sur un paradoxe : comment attirer la foule, se hisser au sommet de l’industrie du spectacle lorsque l’on ne possède ni technique ni talent ni grâce ? C’est justement sur cette impasse de l’artiste qui voit son auto-persuasion, sa conviction presque aveugle de son génie, s’écrouler par le regard et la réaction de l’Autre, qui est au centre du film. Certes, un mari (brillamment interprété par Hugh Grant) fou d’amour et prêt à tout pour entretenir la foi de sa femme, jusqu’à acheter tous les journaux critiques de la ville, joue dans cette confiance et cet espoir irréaliste et si fragile pourtant d’être artiste, celui d’être chanteuse à succès.

Mais ce que Stephen Frears conduit avec brio, c’est la position dans laquelle le spectateur se retrouve face à cette Meryl Streep bouleversante par son travail de composition sur le « chanter faux ». Se développe une empathie avec ce personnage dénué de génie, qui accompagne les rires incontrôlables du pianiste ou de la foule, mais qui, par dessus tout, touche le public, ému par la passion qui se dégage de cette femme. Le spectateur ne se moque jamais du personnage, il ne rit pas d’elle, c’est uniquement la surprise des autres protagonistes ou leur malaise qui crée l’humour. A l’image de cette fabuleuse scène dans l’immense salle de concert de New York où Florence Foster Jenkins chante faux devant des milliers de personnes, le public, qui constate l’échec vibrant de l’artiste en proie à son insuffisance, se retrouve finalement ainsi profondément pénétré, voire, plus encore, traversé par la détermination de celle qui se représente, vraie de toutes ses forces, dans le faux le plus affreux, que si elle avait chanté merveilleusement bien.

©BBC/Fox/Pathé

©BBC/Fox/Pathé

Car le juste, le faux, la douceur, le rauque, se fondent ici, ensemble, indifféremment, dans l’émotion que l’artiste engage par pur et simple plaisir de partager, de donner, d’exprimer tout son amour pour son art. Si la progression du spectateur, à la fois externe et interne au film, est ce sur quoi s’attache adroitement la mise en scène, voire encore plus clairement que la progression plus maladroite et prévisible de Jenkins vers la désillusion et la mort, c’est tout simplement parce que l’art, l’oeuvre et l’interprétation existent aussi et nécessairement à travers celui qui reçoit, qui écoute, et qui est touché singulièrement ou collectivement. C’est dire avec grande humilité et sincérité que l’on a beau travailler brillamment ou complètement à côté de ce que l’objectivité critique (jugée finalement ignorante et acerbe dans le film à travers le journaliste du New York Times) pourrait appeler justesse ou conformité aux règles, c’est d’abord et avant tout la puissance de la singularité, la foi inébranlable de l’artiste envers ce qu’il fait, et le lien avec son spectateur qui crée l’oeuvre et la catharsis.

D’où le choix idoine de Stephen Frears de traiter un moment précis et localisé dans la vie de Florence Foster Jenkins, celui de la progressive prise de conscience de son absence de talent, de la dévotion de son mari, et du respect de ses auditeurs malgré leurs rires, plutôt que du parcours objectif et global de sa vie qui aurait été certes fidèle au genre, mais moins fidèle au tracé de l’émotion filmique. Tout comme le nouveau roman reliait ses lecteurs par ses anti-héros, Stephen Frears redéfinit le rapport du héros et des personnes de son entourage à l’identification et aux attentes du spectateur, mais n’en perd pas pour autant le souffle de plaisir provoqué par l’urgence de chanter, de vivre, d’aimer cette femme anti-génie mais bel et bien artiste.