La saison 6 de Game of Thrones, la première hors des sentiers battus tracés par George RR Martin (toujours producteur), vient de s’achever. Alors, instable ou «rock-solid», le château de cartes ?

ATTENTION, SPOILER SUR TOUTE LA SAISON 6 DE GAME OF THRONES. LA LECTURE DE CET ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PERILS.

Un petit rafraîchissement de mémoire s’impose. Au début de la saison, c’était le post-hécatombe de la fin de saison 5 : Jon Snow mort, la Sorcière Rouge plus vieille qu’on ne le pensait, Sansa et Theon en fuite, le prince Doran Martell et son fils assassinés par les Aspics des sables, Daenerys capturée par des Dothrakis moins conciliants que ses anciens congénères, Cersei et Jaime touchés par la mort de Myrcella, le Grand Moineau monte en puissance, Margaery et Loras en prison, Tommen toujours aussi mou, Ramsay toujours aussi psychopathe… Bref, tout un monde à reconstruire, et c’est bien ce qu’entendent faire tous les protagonistes. En s’appuyant sur la relation la plus solide qui soit : la famille, cause et conséquence de la cruauté.

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Car c’est bien ce lien de filiation, cette union des âmes et des corps, la seule alliance qui vaille, des liens encore assez sacrés pour que l’on en tienne rigueur. On entend par là les liens proches, ceux du sang, ceux qui unissent jusque dans l’inceste Jaime et Cersei Lannister, Jon Snow et sa demi-sœur Sansa Stark, Theon et Yara Greyjoy, Margaery et Loras Tyrell, et dans une certaine mesure, Daenerys Targaryen et ses dragons, en plus des dothrakis (il n’y a bien que dans Game of Thrones que l’on peut se risquer à ce genre d’approche). Non celle du Silure et de son neveu Edmure, dont le délaissement familial le conduit à sa perte et à la perte du château de Vivesaigues. Au travers des alliances brisées, des sièges harassants, des obstacles résistants, reste la famille : «qu’importe si je baise mon frère, j’aime ça», dit en substance Cersei, en écho à ce que Jaime dit, deux épisodes avant : «J’aime ma sœur, et je ferai tout pour elle». Cette relation, indissoluble, qui les avait conduits à copuler juste à côté du cadavre de Joffrey, en saison 4, et qui aujourd’hui prend d’autant plus d’importance qu’au terme de la 6e saison, leurs trois enfants sont désormais morts, comme une sorcière l’avait prédit à Cersei. Et tant pis si leur relation malsaine a dû passer par la mort de Margaery et par ricochet celle de Tommen : ils avaient besoin d’une bonne catharsis pour montrer que rien n’arrêtera un couple Lannister aussi impitoyable (enfin surtout Cersei, vu la tête de déglutition de Jaime quand il la voit couronnée…). L’opposé, en un sens, à la famille que tente de préserver Sam Tarly, dévoué à Vère et son fils, mais rejeté par ses propres parents.

La famille prend l’apparence de quelque chose auquel on se rattache, dans cette saison, pour tenter de survivre et de reprendre ce qui nous est dû, contre un monde et ses usurpateurs, qui font tout pour empêcher d’atteindre ce dû. L’union de Theon et Yara Greyjoy contre leur propre oncle revendique cette proximité relationnelle cruciale pour la survivance de la famille des îles de Fer. Daenerys en comprend l’enjeu essentiel, en expliquant à Daario qu’il n’est qu’un amant et qu’elle doit se marier pour fonder des alliances. Jon Snow, lui, tué lâchement par des renégats de la Garde de Nuit, est ainsi, souhait exaucé aux fans, ressuscité par Mélisandre (qu’il bannira après coup pour avoir brûlé la fille de Stannis), et, après avoir pendu lesdits renégats, traîtres à la famille de la Garde de Nuit, s’en va avec sa demi-sœur Sansa récupérer leur bien, Winterfell, contre l’imposteur Ramsay Bolton. Ramsay va lui à l’opposé du modèle familial : il assassine son père, sa belle-mère, son jeune demi-frère, et Rickon Stark lui-même, acte final de son sadisme et responsable de sa perte. Il s’en voit châtié façon «Highway to Hell», dévoré par ses propres chiens, sous le regard satisfait d’une Sansa transfigurée. C’est aussi ses origines familiales que Bran Stark revisite, pour mieux comprendre ce à quoi il est destiné, une fébrilité qui cause la perte de son guide, la Corneille, mais qui révèle l’un des secrets les plus importants et les plus discutés de la série : l’ascendance de Jon Snow… C’est ce que se dit également la seconde fille Stark, Arya, qui tâche de nier qui elle est, son propre nom : ironie, c’est en voyant une troupe jouer l’histoire tragique des Lannister, ses meilleurs ennemis, qu’elle retrouve goût à son identité, lui faisant quitter les Sans-Visages, après avoir tué (sa vie n’en a tenu qu’à un fil) l’Orpheline, donc par définition la sans-famille. L’histoire d’Arya aura donc consisté en une introspection, mais essentielle dans un enjeu plus large, au travers de tous les territoires d’Essos, Braavos et de Westeros, et nul doute que sa formation d’assassin lui aura servi (pas vrai Walder Frey ?). Telle Ulysse, elle revient faire leur fête aux prétendants. Comme si une sorte de mythologie se développait, dans Game of Thrones…

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La mythologie, parlons-en. De mémoire, rares sont les séries qui ont, comme Game of Thrones, eu la prouesse de développer avec autant de force, d’intensité, de puissance, un univers aussi riche en histoires. A l’image de ce que Marc Escola appelait le «roman possible», Game of Thrones cache un nombre incalculable de romans, petits ou grands, cachant une vérité qui peut se révéler cruciale pour les trames en cours. Il voit notamment dévoilé l’ambition finale de Littlefinger : rien moins que le trône, avec Sansa à ses côtés, signe que s’il est le meilleur joueur à ce jeu, Littlefinger est aussi un homme de désir, ce qui pourrait le mener à sa perte, lui si habile manipulateur. On découvre notamment que les Marcheurs Blancs ont été créés par les Enfants de la Forêt, mettant une histoire derrière leur apparition. Cette saison a aussi vu le retour de Benjen Stark, le frère de Ned, porté disparu depuis le début des livres et de la série, revenu d’un voyage qui l’aura sensiblement marqué dans son être profond. Il a aussi vu la résolution d’un mystère déchirant : la raison d’être, littéralement, d’Hodor, en fait simple palefrenier rendu benêt par une mission qui s’est transformé en psittacisme : de «Hold the door» à «Hodor», il n’y a eu qu’un pas, mais un pas terrifiant. C’est en effet Bran lui-même qui, en voyage dans le passé alors que dans le présent il s’échappait de son refuge, a pris le contrôle d’Hodor, modifiant le passé pour assurer sa survie, au prix de celle du géant. Le plus effrayant est donc que cette mythologie, celle qui a «crée» le simplet le plus cool qui soit, celle qui a ramené Jon Snow d’entre les morts, peut être manipulée, au-delà de la vie et de la mort. Elle n’a pas de visage, pas de nom, ou alors multiples (le pouvoir de la corneille à trois yeux, les Autres, le Roi de la nuit, le Maître de la Lumière…), et pourrait, alors que l’hiver arrive et que les morts se lèvent, avoir une importance vitale à terme.

Game of Thrones a cette faculté rarissime (et bientôt en voie de disparition, puisqu’il reste 13 épisodes avant la fin) de maîtriser à la fois une énorme qualité de production et d’histoire et le maniement des codes hollywoodiens de base (suspense, cliffhanger, et autres artifices). On entend souvent que telle saison est moyenne parce qu’elle ne fait pas avancer les intrigues, parce que l’action n’est pas assez punchy (sous-entendu : on veut savoir direct qui va mourir), qu’il ne se passe rien. Mais le postulat est simple : après avoir posé des bases telles que l’imprévisibilité totale dans la survie des personnages, l’étroitesse de l’échelle entre malsain et morbide, l’entremêlement entre violence guerrière et politique implacable, la série ne pouvait que, une fois dans cette position de force, capitaliser sur ses avantages. Si elle ménage son suspense, ce n’est que pour mieux chercher d’autres idées pour nous surprendre. Game of Thrones n’est pas qu’affaire de morts impromptues : c’est, dans son ADN même, une série qui a renouvelé le genre de la politique à la télévision, en devenant un genre hybride, entre fantasy et House of Cards, et qui si elle dévoilait tout de suite ses plans perdrait sa particularité, et ne serait que considérations inutiles une fois ses cartouches épuisées. Les morts sont la conséquence comme la cause de ces phases «d’arrêt», et sont plus ou moins révélatrices des pratiques et intérêts en jeu. Comme le dit Clausewitz : la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens (et le mariage aussi). Elle reste passionnante par sa capacité, chaque saison, à repousser ses limites de manière admirable, pour toujours rester au-dessus du statut de divertissement sans âme, comme une Shannara Chronicles a pu l’être cette saison. Jusque dans son titre même, Game of Thrones est une série politique : tenter de la réduire à son aspect violent serait la dénaturer et la priver de la substance qui en fait l’intérêt.

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Et jamais ce volet n’a été aussi important : cette saison, les producteurs ont évolué sans le filet «livres de George R.R. Martin». Toute la mission de David Benioff et D.B Weiss était de continuer à maîtriser le navire sans jamais tomber dans le spectaculaire gratuit propre aux excès américains. Elle est accomplie : non seulement ils ont rehaussé le niveau de spectaculaire, mais en plus, ils n’ont jamais laissé entrevoir une quelconque facilité dans le déroulé des événements. Mieux : ils ont intelligemment délégué cette partie politique à ceux qui la représentent le mieux : Tyrion et Varys, démonstrateurs que la guerre est bien, d’abord et avant tout, affaire de politique, de déformations, de manipulations (il faut voir le nain tenter de dérider les trop sérieux Vers Gris et Missandei…). Pis : elle s’est même autorisé à soulever quelques points qui pourraient avoir des échos dans l’actualité, en parlant du pouvoir d’influence tentaculaire des mouvements de foi, qui souhaite imposer son modèle de famille, jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir (le trône et l’autel), pour donner à sa confrontation avec ses opposants un véritable aspect de guerre de religion. Ennemi dangereux, obstacle épineux, puissant opposant, mais allié possible, en témoigne l’utilisation par Tyrion d’une sorcière rouge à Meereen pour contrôler l’opinion. Ce n’est pas Varys, déstabilisé face à cette religion, qui dira le contraire : cette saison est celle qui teste les croyances de chacun et chacune dans sa cause.

Chaque épisode a été le chantre d’une révélation de plus, d’une mécanique qui va de plus en plus vite et qui happe ses personnages sans la moindre pitié, à l’image d’un Tommen qui se suicide après la mort de Margaery ; la mort violente du Grand Moineau et de la famille Tyrell (sauf Olenna), battus par le décuplement de la rage Lannister ; ou le meurtre de Rickon Stark, fauché dans sa course pour échapper à son destin, représenté par le sadisme de Ramsay ; autant de moments parfaitement calibrés par les producteurs en conclusion d’un fil directeur fascinant. Comme s’ils avaient décidé, comme l’énonce Lorenzaccio, de lever le voile de l’humanité pour en révéler l’affreuse nudité. Leur prouesse est dans le maniement d’une série qu’ils tenaient de main de maître, avec Martin, depuis 5 saisons, et qu’ils ont presque naturellement perpétrée en 6e saison. La réussite n’est pas mince, surtout quand la série s’appelle Game of Thrones et peut s’apparenter à un cadeau empoisonné, vu la popularité de son auteur et de sa fanbase. En continuant à fédérer autant (ils ont même écrit la quasi-totalité des épisodes), Weiss et Benioff se sont acheté une légitimité en acier trempé. Ils se sont même mis quelques détracteurs dans la poche, en faisant de cette saison la saison des femmes et de leurs montées en puissance : des Aspics des Sables assassinant Doran Martell à la flotte de Daenerys et son futur staff royal, en passant par la déferlante de haine et de soif de pouvoir de Cersei et les agissements d’Arya, sans oublier l’ascension d’une Sansa qui ébahit Littlefinger lui-même. Les femmes ont pris le pouvoir, en révolte face à leur condition, refusant d’être des simples corps au service de l’hubris masculin, dans la veine de Catelyn Stark et contre ce que Eulon Greyjoy asserte en disant qu’il va trouver Daenerys, coucher avec elle, la soumettre, et conquérir Westeros. La parole de Tyrion à Daenerys est en ce sens forte : « je crois en toi ». Les femmes ont souffert, les femmes ont enduré, six saisons durant : mais à l’heure où les alliances se renforcent et où les camps en présence s’ébranlent vers la guerre, à l’heure où l’hiver vient et les morts se lèvent, les femmes sont un camp sur lequel il faudra compter à la fin.

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Sur un plan scénaristique comme technique, cette saison a brisé les cadres, et soulève plus que jamais la question de l’empiètement de la télévision sur les plates-bandes du cinéma. Les batailles paraissent de plus en plus vraies, les dragons magnifiques, et le relief des personnages plus important. Un spectacle que seule HBO, dont les moyens sont colossaux (suffisamment pour annuler l’exorbitante Vinyl), semble pouvoir offrir sur le petit écran et contester, fort de ses 6 millions de dollars par épisode, les 150 millions de quelque blockbuster du grand écran. Témoin, bien sûr, cette incroyable «bataille des bâtards», à l’épisode 9, entre Jon Snow et Ramsay Bolton, qui met à l’amende n’importe quelle grosse production : à la retranscription de la fureur des combats, Game of Thrones en retransmet l’aspect purement tactique, calquant son évolution au fil celle de la stratégie militaire de Ramsay Bolton, et restituant avec force la sensation d’étouffement et d’implacabilité qui entoure Jon Snow (un plan saisissant le montre aplati, sur le point d’être asphyxié, par les montagnes de cadavres). Mais à l’image de l’explosion finale, illustrée par les mots de Qyburn commanditant le meurtre du Grand Mestre Pycelle («pour qu’un nouvel ordre naisse, il faut que le vieil ordre meure»), la série persiste et signe : elle a transformé son aventure sérielle en un feuilleton cinématographique. Elle n’a eu de cesse d’explorer ses frontières pour finalement devenir la mise en abyme de son propre spectacle, jusqu’à la duplicité représentée par la troupe de Lady Cigogne. L’achèvement de ce changement se voit dans un final ahurissant, tant la froide manière de filmer, l’utilisation parcimonieuse d’une musique extrêmement soignée, les plans captant l’essence de l’attitude des personnages (que dire de ce plan final sur l’immense flotte Targaryen ?), la sensation de contrôle, sont forts et évoquent un vrai cinéma d’auteur en forme de spectacle total. Comme si cette saison, délivrée des écrits de Martin (qui pouvaient aussi être une contrainte, en soi, en tant que matière obligatoire), était celle de la libération, de la transfiguration du genre, des codes (sur la forme) et des personnages et leurs aventures (sur le fond). A l’heure où la créativité n’a jamais été aussi forte, notamment à la télévision, est-ce que cet accomplissement n’est pas une suite logique ? Le débat est ouvert.

En attendant, on ne saurait trop vous recommander de savourer ces 10 épisodes. Car seulement 13 épisodes restent à venir, bien des mystères vont être résolus, et que nous serons bientôt privés de Game of Thrones, une des séries les plus marquantes de l’histoire de la télévision.