Dalton Trumbo, nouveau biopic de ce printemps, a valu une nomination aux Golden Globes et aux Oscars à son acteur principal Bryan Cranston. Si c’est son atout principal, c’est aussi quelque part un défaut. Explications

Dalton Trumbo est le symbole d’une Amérique profondément divisée pendant une Guerre Froide qui n’a pas fait que des heureux. Conflit idéologique, cette opposition de forces avec l’URSS a provoqué une scission au sein de la société américaine même, orchestrée par la Commission de la Chambre des Représentants sur les activités anti-américaines (HUAC) qui juge tous ceux appartenant ou ayant appartenu au parti communiste, ce qui est le cas de Trumbo. Tombé en disgrâce alors qu’il était un des scénaristes les mieux payés d’Hollywood, Dalton Trumbo va ainsi s’employer à sauver son honneur et à passer en force contre cette stigmatisation.

Groundswell Productions et ShivHans Pictures

Groundswell Productions et ShivHans Pictures

Et en faisant de Dalton Trumbo sa figure de proue, avec un acteur qui compose aussi méticuleusement ses rôles que Bryan Cranston, le film s’assurait un petit succès quasi garanti, mais mettait en avant un acteur, un personnage, reléguant au second plan les autres personnages, qui se définissent uniquement par rapport à lui, centre de gravité du film et de son histoire. C’est un écueil classique de biopic, surtout de biopic américain revenant sur les gloires et déchéances du passé des Etats-Unis. Dès lors, passé cette rapide réalisation des choses, le film s’avère sans grande surprise dans tout ce qu’il propose, sacralisant, canonisant Dalton Trumbo, dans un plan qui est clairement et simplement celui de la liberté d’opinion (Trumbo) face à la volonté d’uniformisation de la pensée (McCarthy et ses partisans), façon pour le film et pour l’Amérique de s’offrir une catharsis de fortune par le cinéma, comme ils l’ont tout le temps fait au moment des heures sombres de son histoire (guerre du Viêtnam, Civil Rights Movement…). Le film se paie même le luxe de réincarner des monstres sacrés comme Kirk Douglas dans ses jeunes années (Dean O’Gorman), Otto Preminger et tout son aspect rustre allemand (Christian Berkel) ou encore John Wayne en leader anti-communiste, lui le patriote invétérée qui promouvra l’intervention au Viêtnam (David James Elliott). Le film, indépendant (point important), a clairement mis un point d’honneur à rester relativement en surface, et ne pas risquer une plongée plus profonde dans les pensées de Dalton Trumbo et notamment de son engagement communiste, qui se résume surtout à de la défense de l’opinion communiste, et ne montrant pas en quoi les partis communistes, notamment celui américain, étaient sous tutelle de Moscou et suivaient aveuglément sa doctrine, idéologie qui aurait gagnée à être mise en rapport avec les actions de Trumbo. Au lieu de cela, le film reste bien sage et se contente de peindre un simple portrait anti-héroïque du personnage, qui n’a rien d’un leader mais qui sacrifie tout à ses principes. Ah, l’Amérique…

Mais le film, au-delà de la performance de Bryan Cranston, a une qualité majeure : il soulève un sujet extrêmement important dans l’histoire du cinéma américain, de la société américaine, celui de la liste noire et de la tentative étatique de prendre le contrôle sur le cinéma, et qui mérite réflexion en tant qu’il a mobilisé le 7e art au service d’une idéologie d’une part (notamment la Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals, où se trouvaient des gens comme Disney, Wayne Reagan), mais aussi au service d’une liberté d’expression d’autre part (Trumbo publiant sous pseudo, ou encore le Comité pour la Défense du 1er Amendement, menée par des gens comme Lauren Bacall et Humphrey Bogart, contre la politique de la HUAC). Dès lors, son principal objectif était d’exploiter cette veine fertile, indispensable à la connaissance, et surtout, de bien restituer à l’écran ce qui fut à l’époque la guerre froide interne la plus fratricide de l’histoire américaine. Objectif atteint : réussissant à condenser l’essence du débat en 2h, mobilisant tous les aspects incontournables inhérents au maccarthysme et à Dalton Trumbo, de sa déchéance à sa rencontre avec Kirk Douglas, en passant par son dur passage de dix mois en prison, le film est très efficace à ce niveau-là, et se rapproche, surtout compte-tenu du discours final de Trumbo, d’un Imitation Game, dans sa façon de réhabiliter par la réincarnation cette figure qui a participé avec force au cinéma hollywoodien. Le film assume ainsi clairement un parti pris, revisitant l’Histoire du point de vue de son personnage principal, et s’en sert surtout pour revenir et mettre en lumière l’événement majeur qu’a constitué la division de la société américaine de l’époque, ce qu’il a impliqué pour chacun en tant que partisan, mais aussi en tant qu’homme ou femme pris dans ce conflit.

Groundswell Productions et ShivHans Pictures

Groundswell Productions et ShivHans Pictures

Trumbo se révèle donc un film « docere et placere », plaire et instruire. Assez juste dans son ton, même si l’on peut regretter son manque de mordant au niveau des trouvailles et de la peinture un peu lisse des personnages, il se permet même des passages comiques, notamment lors des interventions d’Otto Preminger, Allemand bourru mais qui ne s’en laisse pas compter, ou bien avec John Goodman et son génie absurde et taré (très en vue chez les Coen) en patron d’usine à films médiocres où Trumbo travaille pour se refaire la cerise financièrement. Quant à la peinture de Dalton Trumbo lui-même, Bryan Cranston, toujours aussi à l’aise tant dans le dramatique que le comique, l’incarne avec une authenticité qui force l’admiration : tour à tour engagé, rentre-dedans, pince-sans-rire, tyrannique, contrit, abattu, puis de nouveau en confiance, Trumbo est livré sous toutes ses coutures et le spectateur peut complètement s’identifier avec la figure d’un homme qui n’était pas qu’un scénariste brillant, mais aussi un altruiste patenté (ou qui se voulait l’être), un défenseur des droits, et un père de famille dévoué. Si la réalisation est classique, elle a le mérite de se soumettre parfaitement aux facéties de son personnage principal, notamment à la fin avec ces plans rapprochés qui le montrent vieux, sage, philosophe, avec une évolution logique et aboutie, complétant son processus de retour au monde. Sa confrontation verbale avec John Wayne résume tout le conflit : ce dernier proclame que les communistes doivent être bannis, que cette Amérique post-Seconde Guerre Mondiale et sortie glorieuse de cette guerre, mérite des patriotes purs et durs, et non des espions russes, ce à quoi Trumbo lui répond que lui était sur le terrain pendant la guerre, pas Wayne, qu’il sait de quoi il parle, et que le patriotisme ne doit pas être instrumentalisé.

Si la figure du scénariste bouffe l’écran, ne laissant les seconds rôles tous aussi prestigieux les uns que les autres (Helen Mirren parfaite en langue de vipère, Louis CK touchant en cancéreux blacklisté se battant pour sa survivance au-delà de son enveloppe physique, tandis qu’Elle Fanning et Diane Lane jouent surtout les utilités), il permet néanmoins quelques moments de bravoure : par rapport aux acteurs jouant des personnes réelles donc (la rencontre avec Kirk Douglas est ainsi bien retranscrite, même si, viabilité oblige, elle réduit au minimum l’implication d’un Douglas qui écrira plus tard que la conception patriotique de la HUAC n’était pas la sienne, et que c’était pour cela qu’il comptait établir publique sa collaboration avec Trumbo sur Spartacus, tandis qu’Otto Preminger vaut surtout pour son interprétation un peu burlesque), mais aussi fictives. Louis CK est ainsi impeccable dans sa façon d’offrir un contrepoids tragique à Trumbo, comme le font sa femme et sa fille, en lui rappelant que ce n’est pas qu’un combat pour les droits, pour retrouver un travail, mais aussi pour la dignité de l’être humain, le droit de tous à exprimer leur propre voix et à pouvoir le faire en public sans en faire pâtir la sphère privée. La mort de ce personnage, Arlen Hird, est en cela une grosse ficelle, mais qui s’accepte dans la mesure où elle rappelle que le combat n’était pas qu’au premier plan, mais aussi au second plan. 

Le maccarthysme, la liste noire, l’atmosphère de l’Amérique post-1945 : autant de sujets importants, et la force du film est de les avoir bien rappelés sous toutes ses coutures. Pour cela, Trumbo est un bon film, qu’il est bon d’aller regarder, ne serait-ce que pour l’histoire. Pour le reste, il demeure très classique, assumant de se prendre tous les panneaux inhérents au genre du biopic. Mais on ne lui reprochera pas outre-mesure, surtout aux Etats-Unis.