Farce sanglante et réjouissante dans sa première saison, on ne pouvait qu’être impatient et curieux de voir ce que nous préparait la deuxième, retraçant les événements autour de la tuerie de Sioux Falls dont le père de Molly, Lou Solverson, avait évoqué le caractère exceptionnel et brutal.

Si la saison 1 de Fargo pouvait encore passer pour un OVNI télévisuel, un moment de grâce impossible à réitérer, la saison 2 nous confirme que nous avons là affaire à une très grande série, parfaitement maitrisée, pensée et mise en œuvre. Bien sûr les acteurs sont bons, la bande-son est géniale, la réalisation relève du grand art, mais plus que la rencontre d’excellents professionnels, Fargo nous propose un monde.

Un monde fait de paroles et de silence, de récits captivants et de quotidien, de références et d’incommunicabilité, un monde dans lequel les évènements suivent irrémédiablement leur cours, scellant sans pitié les destins individuels, sans pour autant qu’il soit possible d’y apposer un sens quelconque, un monde fictionnel qui joue au réel lorsque le réel qu’il nous présente se vit à travers les innombrables et inconciliables récits de ses personnages…

Sans doute cette saison 2 était-elle un peu plus complexe. Les enjeux, moins polarisés sur deux ou trois personnages principaux, voyaient constamment de nouveaux protagonistes au sein de l’un ou l’autre camp tenter de mener la barque dans une autre direction, en fonction de leurs motivations particulières. Le malentendu étendait son spectre. Par contre, le travail stylistique, bien plus visible vu son caractère rétro flamboyant, donnait cohérence à l’ensemble et faisait office de porte d’entrée dans le récit pour le téléspectateur. Le regard méta sur cette fiction, qui se donne à lire plus évidemment encore en tant que telle, a ainsi remplacé l’identification que favorisait les figures héroïques ordinaires de Lester et/ou Molly.

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Quoique l’intrigue et les personnages soient donc globalement différents, c’est bien une véritable saison 2 qui nous a été proposée cette année en approfondissant la démarche entamée dans la première. Ainsi, si le jeu avec les références cinématographiques et la notion de réalité est au fondement de l’ensemble du projet, cette nouvelle incarnation permet d’en définir plus précisément la portée. C’est qu’au-delà de son aspect ludique, cette attention aux détails et à la forme, aux traces que laisse la fiction partout au cœur du réel, dessine peu à peu les contours d’un propos.

Rien n’est gratuit dans les choix de mise en scène de Fargo. Les monologues irréels et les paroles vides qui comblent nos interactions sociales quotidiennes, le surgissement de l’extraordinaire dans les moments les plus incongrus et cependant opportuns, l’usage du Split Screen qui isole les personnages et multiplie les points de vue, l’omniprésence de récits enchâssés dans la trame principale, le côtoiement de personnages hauts en couleur avec les plus taciturnes, tout est mis en place pour nous permettre de réaliser l’importance de la manière que chacun d’entre nous a de se raconter, aux autres comme à lui-même.

Pourtant, cette mise en récit de nos idées et de nos vies, qui nous permettent de proposer à la discussion plus que les platitudes conventionnelles, nous absorbent tant qu’elle semble rendre toute communication impossible. Nous assistons simplement à la mise en présence de systèmes de pensée clos sur eux-mêmes et incapables d’entrer en relation, avec les autres comme avec le réel. Ces grilles de lecture, qui donnent à ces personnages personnalité et aplomb, se révèlent particulièrement handicapante lorsqu’il s’agit de s’adapter à une nouvelle réalité, comme nous le montre avec ironie la conclusion de l’histoire pour Mike Milligan.

Si tous les personnages semblent pouvoir être ainsi identifiés à une histoire fondatrice qu’ils se racontent, certains restent cependant plus réservés et ne cherchent pas à l’imposer ou y trouver une justification à chacun de leurs actes. Ils nous sont présentés comme plus conscients, plus terre-à-terre et, au final, plus complexes et insondables. Ils s’adaptent aux histoires des autres par pragmatisme mais n’en gardent pas moins leur quant à soi et pourraient très bien basculer sans crier gare, comme ce sera le cas d’Hanzee. Notons d’ailleurs que c’est le seul moment où le narrateur nous dit qu’on ne sait ce qui s’est passé dans sa tête, où la série ne nous propose pas de récit explicatif motivant ce changement soudain.

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Fargo se présente donc comme une trame faisant cohabiter autant d’histoires qu’elle ne propose de personnages, tous porteurs de motivations et d’objectifs différents, et parfois inconciliables. Couple, famille, travail, camaraderie, affaires, aucune relation ne semble pouvoir échapper à cette loi de la nature humaine qui fait de chaque moment vécu ou projet commun une expérience avant tout solitaire et ne pouvant être ressentie que comme telle, comme nous le montre avec une évidence glaçante par exemple la scène du couple Solverson chez l’oncologue.

Le vertige de l’absurdité de la vie n’est pas celui de Camus, lu par Noreen, celui qu’impose son inexorable fin, comme l’évacue d’ailleurs d’une phrase une Betsy cloitrée dans sa maladie, c’est bien plutôt l’absence de réalité partagée qui la rend si importante pour quelques-uns et si insignifiante pour tous les autres. C’est l’incommunicabilité de la souffrance face aux milliers de scénarii qui se poursuivent autour de soi, c’est la vie des autres qui résistent constamment à intégrer la nôtre, au point de voir nos discussions se limiter à quelques formules vides de sens et autant de monologues sourds.

Pourtant, là où l’on pourrait ne voir que les trajectoires désordonnées de silhouettes aveugles, un sens semble vouloir montrer le bout de son nez. Bien sûr, ces destins aux fins tragiques ne sont que la conjonction de circonstances individuelles qu’il serait absurde d’affubler d’une intentionnalité supérieure, omnisciente, – même si, évidemment, en tant que fiction, celle-ci soit en vérité bien aux manœuvres – mais en introduisant un élément surnaturel au milieu du récit, Fargo réinsuffle une forme de réalité supérieure, si extraordinaire qu’elle court-circuite tous les récits individuels.

Car, en vérité, si nous sommes ce que nous racontons de nous, nous ne vivons réellement que lorsque nous sommes poussés à quitter ce mode méta de regarder notre propre vie. Ces moments sont si rares et précieux qu’ils deviennent d’ailleurs à leurs tours les récits fondateurs sur lesquels nous aurons tendance à interpréter le reste de notre existence, comme ce sera le cas des événements de Sioux Falls pour Lou Solverson, des expériences de guerre pour lui et son beau-père, ou même du rêve d’anticipation de Betsy, qui a tout de banal si ce n’est qu’elle n’aura jamais l’occasion de le voir se concrétiser.

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Mais, au-delà de ces considérations, destinées à aller un peu plus loin dans l’interprétation de la série et de ses choix stylistiques autant que scénaristiques, démontrant ainsi que nous avons ici affaire à une œuvre ambitieuse complète et complexe, Fargo est aussi et avant tout un plaisir infini de téléspectateur, une violence stylisée jouissive, un humour noir jamais vain, des personnages attachants, des scènes hilarantes, un travail de l’image, sensible et jamais glacé, qui nous va droit au cœur, … Vous l’aurez compris, même si je sais d’avance que je ne tarderai pas à regarder cette saison une deuxième, puis une troisième fois, comme ce fut le cas de la précédente, l’attente sera longue d’ici le printemps 2017, quand sortira la troisième.