Regression : le Maître est-il la Marguerite ?

Regression : le Maître est-il la Marguerite ?

Alejandro Amenàbar a été mon point d’entrée dans le cinéma d’épouvante, genre qui comme vous le savez peut-être est mon genre de prédilection. C’est son fabuleux The Others, visionné chez moi il y a quelques années avec une peur panique (rien que le menu du DVD me terrifiait), qui a lancé ma passion pour le genre, grâce à (c’était plutôt un « à cause de » à l’époque…) son ambiance glaciale, cette tension permanente même hors scènes d’effroi, mais surtout son écriture et jeu d’acteur remarquable, et son plot-twist on ne peut plus inattendu.

Ce grand réalisateur n’est pas très prolifique dans le cinéma contemporain, à l’heure où certains sont capables, avec la régularité d’Amélie Nothomb en littérature ou de Joël Pommerat au théâtre, de sortir un bon film par an, comme ce cher Woody. Quelques films à son actif, tous plus ou moins inquiétants et anxiogènes (on ne s’amuse jamais chez Amenàbar)… Et puis, cette année, sort ce film complètement inattendu et incongru, qui a fait monter mon attente plus haut que n’importe quelle nouvelle image de Star Wars : Regression, histoire d’épouvante interprétée par Ethan Hawke (qui a toute mon affection depuis Sinister, American Nightmare…), Emma Watson (mon amoureuse de toujours depuis Harry Potter à l’Ecole des Sorciers) et même quelques seconds rôles attirants, comme une performance de David – Professeur Lupin – Thewlis. Autant dire que le film avait toutes les chances de me plaire. Et y a réussi.

Cet article n’est pas avare en spoilers.

Même si l’intrigue en elle-même, de la volonté du réalisateur au vu du nombre hallucinants d’indice qu’il laisse dans son film, est facilement décelable, il est bon de conseiller à ceux voulant profiter du film en se laissant guider de bout en bout de ne pas lire cet article tout de suite. On apprécie le cinéma comme on veut, libre à ceux qui considèrent une histoire secondaire au cinéma de passer outre cet avertissement. En bref, on ne « spoile » pas vraiment puisque tout est devinable très vite dans le film, mais on raconte la fin. Vous suivez ?

Dans le Minesota contemporain, une jeune fille accuse son père d’avoir abusé d’elle. Ce dernier, n’en ayant aucun souvenir, corrobore pourtant sa vision des faits, bien aidé par une thérapie d’hypnose régressive. Alors que l’inspecteur Bruce Kenner est chargé d’apporter un éclaircissement sur cette sombre affaire, il est vite embarqué dans une histoire mêlant messes noires, paranoïa et manipulations…

Regression est très probablement le film le plus ambitieux, et qui en plus se donne les moyens de cette ambition, que j’aie vu cette année. Aussi, le but de cet article n’est pas tant de donner une fiche technique du film, avec défauts et qualités, mais plutôt d’envisager celui-ci comme le riche objet d’analyse qu’il est. En un mot quand même, Amenàbar propose une mise en scène sobre, qui n’est pas sans rappeler les décors obscurs de Prisoners, et maîtrise sa caméra comme il se doit, avec force gros plans, travellings et plans-séquences. Le jeu d’acteur est remarquable, Ethan Hawke joue avec la mesure qu’on lui connaît et sait faire ressortir la complexité de son personnage, Emma Watson est très en retrait, apparaissant peu à l’écran, mais réussit à faire croire en son personnage de jeune ingénue jusqu’au bout, autant aux personnages qu’au spectateur qui se laisse porter par le film.

Le nouveau film d’Alejandro Amenàbar traite du réel. Entre vrai ou faux, vérité et mensonge, vraisemblance et invraisemblance, le réalisateur habitué aux coups de théâtre balade beaucoup son personnage principal, tout en prenant en complice le spectateur qui, à coups de caméras répétés vers les zones d’ombre, ainsi que vers certains événements (Emma Watson qui passe les coups de fils harcelant Hawke, tout en prétendant qu’il s’agit de ses violeurs adeptes de magie noire), ainsi le spectateur omniscient comprend il vite le pourquoi et le comment de l’histoire.

Régression

Les mensonges de la jeune fille apportent visions d’horreur …

Prenant la manipulation par l’innocent, ici encore représenté par une sublime jeune femme, comme point d’appui de son récit, Amenàbar nous rejoue un Gone Girl en moins léché et esthétisé, se focalisant beaucoup moins sur les coups de théâtre et l’aspect formel de son récit que sur l’écriture de ses personnages, brillante, sorte de portait de l’Amérique dans ses vices cachés, ses ambiguïtés morales (Ethan Hawke qui rêve du corps d’Emma Watson, et qui plus tard dans le film ne peut se retenir de l’embrasser), et surtout sa crédulité à toute épreuve. Si nombre d’incohérences évidentes percent dans le récit de la jeune fille, cela ne fait aucune importance pour les policiers et enquêteurs qui l’écouteront aveuglément.

C’est là que le film est étonnant de vérité, puisqu’il sait faire un portait qui confine à la perfection de ce qu’est un pervers narcissique : alors que les mensonges de la jeune fille, on l’a déjà dit, sont évidents, ceux-ci sont même corroborés par ceux qu’elle accuse d’avoir commis les agressions, qui admettent avoir les avoir commis alors qu’ils ont incapables de s’en souvenir. Pleine de charme, attirante sur tous points de vue, impossible au public de la croire mensongère. C’est l’hypnose régressive, thérapie aujourd’hui discréditée, qui permettra à ces accusés de fabriquer de toutes pièces, de manière inconsciente, ce qu’ils pensent être la vérité, prise comme telle par les officiers de la loi. La régression, qui donne par ailleurs son titre au film, est ici essentielle, puisque contre-scientifique, et permettant à tous de croire ce qu’ils veulent croire, quitte à par la suite provoquer des visions confirmatives chez les personnes jusqu’ici extérieures au cas.

Ce mythe de la jeune ingénue, toute pleine de foi et de bonne volonté, soucieuse de ne pas faire de vagues (je ne l’ai pas dit car je ne voulais déranger personne, dit-elle à l’enquêteur avant de dénoncer les actes qu’elle invente de toutes pièces), rejoint d’ailleurs une autre thématique qu’il est souvent possible de receler dans le cinéma d’Amenàbar, et c’est celle de la chrétienté. Dans The Others, déjà, le film s’ouvrait sur la lecture des grâces, et se terminait sur le dévoilement d’une vérité contraire aux enseignements théologiques. Ici, après un texte sur les messes noires (déjà coup de maître puisque conditionnant le spectateur à se tourner vers un sujet autre que celui du film), une croix renversée apparaît à l’écran, pour se retrouver remise dans le bon sens, accrochée au pare-brise d’une voiture. L’enseignement chrétien qui parcourt le film ne cessera, une fois de plus, de lancer les personnages sur des fausses pistes, chez Amenàbar le chrétien aveugle est souvent dans l’erreur, ne voit rien d’autre que sa foi, jusqu’à nier l’évidence.

C’est le dernier élément, pour cette chronique, à analyser. La foi. Si dans le film, elle tient souvent de la religion, à proprement parler, elle est en fait partout ailleurs, et en premier lieu dans l’office du médecin-psychiatre, persuadé du bien fondé de sa thérapie alors que celle-ci est, à côté de la foi religieuse, une force presque néfaste ne cessant d’induire le monde en erreur. C’est cette foi en la jeunesse, en une médecine douteuse, en la religion qui anime tous les personnages, qui se retrouvent en fait vite bernés par elle. Le personnage d’Emma Watson, manipulatrice en chef, ne croit qu’en elle-même et en sa propre volonté, et elle est la seule à s’en sortir indemne. La morale du film : croire n’est pas se laisser abuser.

Régression

Le Maître est bien, à n’en pas douter, la Marguerite…

Regression, vous l’aurez compris, est une film d’une grande richesse. D’une grande sobriété et maîtrise technique, le nouveau film d’Alejandro Amenàbar renferme surtout de nombreux trésors d’analyse. En cela, il est absolument avoir, que l’on décide ou non de se laisser porter aveuglément par les coups de théâtre. Dans le premier cas, il sera divertissant et passionnant. Dans le second, il sera un brainstorm fascinant et gratifiant pour le spectateur. Dans les deux cas, cela justifie bien un déplacement dans les salles. Voir plusieurs …

AMD

About The Author

Adrien Myers Delarue

Résidant à Paris, A.M.D est fan de Rob Zombie, de David Lynch et des bons films d'horreurs bien taillés. Sériephile modéré, il est fan de cultes comme X-Files, Lost, ou DrHouse, ou d'actualités comme Daredevil ou Bates Motel.

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