Paru le 19 août aux éditions Grasset, Profession du père est un roman aux accents de vérité qui ne peut laisser indifférent. Avec une douceur singulière, Sorj Chalandon nous fait passer de l’effroi à un sourire incrédule, de la comédie aux larmes.

A l’origine, il y a un enfant, Emile. Fasciné par son père et écrasé par l’emprise de celui-ci, il supporte sans broncher sa violence et ses brimades, tant il croit ce père extraordinaire, héroïque, presque tout puissant. Il faut dire qu’il a tellement de vies ce père ! Chanteur, espion, pasteur, parachutiste conseiller occulte du Général de Gaulle ! Quelle enfance formidable ce serait de pouvoir les vivre avec lui !

profession-du-pereAlors la mythomanie paternelle se distille comme un poison familial. Chaque histoire justifie de nouvelles explosions de violence. Et les brimades se renouvellent aussi souvent que change la Profession du père. Mais lorsque cette folie mythomane du père gagne l’adolescent en mal d’exister, la situation plonge encore plus profondément dans le drame…

Avec cette tragédie qui se joue dans le silence du vase clos familial, Sorj Chalandon partage avec nous un récit déchirant où la comédie absurde du mensonge le dispute au drame en permanence. Il nous dépeint, avec des accents de vérité troublants, la folie de ce père qui mêle ses démons intérieurs à la réalité et les déchaîne sur une famille qui lui est entièrement soumise. Les mensonges, les mises en scènes, les coups… Et cet enfant… Ce petit garçon qui ne veut que croire. Croire son père juste pour compter à ses yeux, être ce qu’il veut qu’il soit. Et survivre.

On est saisi par l’angoisse de ce destin à la dérive. On reste incrédules devant cette farce effroyable qui se joue dans le cercle familial sans que personne, jamais, ne sache. On s’accroche, tripes nouées, au récit d’Emile, comme si on espérait ainsi le protéger.

De cet enfant martyrisé à l’adulte rescapé qui brise enfin le silence, Profession du père est, d’une certaine façon, une profession de foi. Celle de celui qui a su, malgré tout, survivre, se reconstruire, pardonner et qui, jusqu’au bout du récit, cherche à comprendre. Un cri d’amour aussi entre les lignes pour ce bourreau qui est toujours et avant tout resté un père dans le regard de ce petit garçon. Avec un style tendre, émouvant et dépouillé, Sorj Chalandon nous emmène dans les recoins les plus durs, les plus sombres de cette tragédie familiale, sans jamais confiner au sordide ou au pathétique.

A ce père qui l’a hanté toute sa vie, jusque dans son œuvre, il offre finalement un roman en guise d’absolution posthume. Des mots pour exorciser le silence et la souffrance. A nous, il nous offre une leçon de vie poignante d’humanité et de courage. De la réalité et de la fiction, on ne démêlera jamais les fils. Et c’est tant mieux, car le récit garde ainsi une forme de pudeur, de non-dit qui enveloppe le lecteur dans une connivence particulière avec l’auteur. Ainsi qu’il le dit lui-même, pour Sorj Chalandon comme pour Emile, la Profession du père reste une ligne vide dans leurs vies, une gifle d’émotions dans la nôtre.