C’est en cette rentrée littéraire que les éditions Zulma ont choisi de publier Corps désirable, le nouveau roman d’Hubert Haddad, romancier, historien d’art et essayiste français d’origine tunisienne.

La première chose qui frappe, lorsqu’on ouvre le livre, c’est la volubilité de la prose. Ces mots qui s’accumulent, s’entrechoquent presque dans leur hâte à sortir sur le papier, tant l’élan de l’auteur les emporte ; tout cela panaché par une maestria du vocabulaire impressionnante. Comme si les questions qu’Hubert Haddad soulève dans son roman l’avaient tourmenté pendant longtemps, pressantes, jusqu’à ce qu’il rende les armes et s’épanche enfin par la plume, pour créer ce livre percutant, dérangeant, comme un pavé jeté dans la mare.

LaSolutionEsquimauAWQu’est-ce qu’il remue au juste dans ce livre, qui n’est pourtant qu’un roman ? Le mystère de l’humain ; et il fallait bien un roman pour pouvoir explorer les limites de ce qui fait ou défait l’identité humaine, pour aider la science à concevoir ce qu’il y a d’inimaginable dans un geste médical pourtant techniquement plausible.

Corps désirable raconte l’histoire d’un homme, Cédric, monté sur un bateau qui, quelques minutes à peine après une annonce de rupture de sa compagne, s’est fait écraser sous un support de vigie tombé du mât. Son corps brisé de partout ne tient plus la route, excepté sa conscience ; il recouvre donc ses esprits dans un corps tétraplégique, promis à l’agonie. Pour le sauver, les chirurgiens tentent alors l’inconcevable : transplanter sa tête sur le corps d’un autre homme. Contre toute attente, la transplantation réussit.

Et c’est là qu’il faut un roman : pour imaginer, pour dire toutes les souffrances et les perturbations intérieures, physiologiques certes, mais surtout psychologiques, qui truffent le processus de récupération physique de Cédric, avec sa compagne que l’accident a ramenée vers lui, en un retournement de situation inattendu. Parce que vivre, c’est bien beau, mais qu’est-ce que vivre avec sa tête posée sur un corps entier qui n’est pas le sien ? Peut-on encore se reconnaître, dans la glace, dans les mouvements physiques ? Se maîtriser dans l’espace et le temps ? Où se termine la mémoire du corps, où commence celle du cerveau, surtout quand l’un et l’autre ont été dissociés ? Peut-on aimer de la même manière avec un corps différent, même si l’esprit, la conscience personnelle, n’a pas changé ? L’amante d’hier peut-elle encore aimer le même être, et jouir de son corps, même s’il n’est radicalement plus le même, qu’il n’est plus intimement lié au visage qu’il porte ? Ou sera-ce plutôt l’amante de l’homme décapité, sur le corps duquel on a greffé la tête de Cédric, qui reprendra son influence charnelle sur le corps malgré la nouvelle tête qui le couronne ?

Et au sein de sa propre psyché, est-ce le vécu, la présence du corps qui l’emporte ou celle de la tête ? Qui commandera ce nouvel être, la mémoire musculaire et physique, l’histoire du corps, ou les souvenirs mentaux, la conscience, la volonté de la tête ? Corps et tête vont-ils seulement s’accepter mutuellement, grâce aux traitements immunosuppresseurs ; vont-ils se fondre l’un dans l’autre, au point que Cédric ne saura plus ce qui relève de sa conscience, et ce qui relève des souvenirs de ce corps étranger, quitte à en perdre son identité, ou au contraire vont-ils se rejeter l’un l’autre, afin que Cédric soit toujours conscient de n’être qu’une tête accolée à un corps jamais totalement assimilé, maîtrisé, accepté ?

Hubert Haddad

Hubert Haddad

Autant de questions mêlant l’existentiel et l’éthique, évoquées tout ensemble à la fois dans l’écriture foisonnante d’Hubert Haddad, qui entraîne le lecteur dans ce tourbillon de l’identité, du désir, de l’amour, de la vie, assaisonné de différents thèmes : l’Italie, la filiation, les enjeux politico-industriels… quitte à le déboussoler. Et la fin abrupte de Corps désirable, qui le rejette brusquement sur le rivage, le laisse enfin confus, désorienté et soudain sceptique vis-à-vis de sa propre unicité. Un sentiment orchestré d’une main de maître, pénétrant, qui ne s’estompe pas facilement, et révèle l’importance de ces questions pour la médecine qui ne peut plus se cantonner aujourd’hui au domaine purement biologique.

« Il avait besoin d’oublier son impotence intime, la cruauté d’être et de n’être pas lui-même ; et plus que tout cette inquisition sans visage qui le taraudait nuit et jour depuis son évasion assistée de la clinique du docteur Emil Schoeler. Le corps qu’il habitait avait eu une identité génétique et civile. Des voix anonymes chuchotaient parfois à travers l’abîme de sa cervelle. Elles bruissaient du fond des organes. C’était un chant de sirènes aux abords de récifs ignorés, comme s’il devait se laisser emporter par son transplant, s’abandonner avant peu à la question démesurée que lui posait ce corps impossible à soumettre, au « qui suis-je » battant au rythme du cœur les parois de ses viscères. Mais une fois dehors, en marche incertaine parmi les statues et les arbres, il oubliait sa prison charnelle et toutes les entraves d’un handicap invraisemblable . »