Ryan Gosling sort son premier film en tant que réalisateur. Un film à la fois hommage à ses maîtres Derek Cianfrance et Nicolas Winding Refn, mais aussi un conte noir très personnel

Les beaux yeux de ce cher Ryan nous invitent donc à plonger dans un univers de précarité un peu borderline, où Billy (excellente Christina Hendricks), femme qui a du mal à joindre les deux bouts, élève ses deux enfants Franky et Bones, dans une ville en ruines où tout va à vau-l’eau, Lost River. Dans cette ville, la seule loi qui compte est celle du plus fort, qu’elle se manifeste par le banquier pervers Dave, ou par le caïd de la ville, Bully (oubliez tout ce que vous avez vu de Matt Smith, délicieusement terrifiant). En fil rouge, on apprend que Lost River n’est que la partie émergée d’un iceberg, cachant une mystérieuse ville sous-marine prisonnière d’une malédiction…

©Le Pacte

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Vous l’aurez compris, Ryan Gosling marche dans les pas des personnages qu’il a incarnés à l’écran ces 5 dernières années. On retrouve d’ailleurs toute la couleur psychédélique et sombre de Only God Forgives, les plans rapprochés de Drive, et l’ambiance de pourriture de The Place Beyond the Pines. C’est ce qui fait le squelette du film, mais c’est aussi à partir de cela, dont Gosling se sert comme filet de sécurité mais aussi comme tremplin, pour livrer un anti-conte de fées, où le seul personnage bienveillant pour l’espèce de famille nucléaire formée par Billy, Franky, Bones, mais aussi leur amie Rat (touchante Saoirse Ronan) et sa grand-mère, est le chauffeur de taxi (Reda Kateb, toujours aussi sympathique à voir à l’écran), chevalier des temps modernes. Pendant positif du chauffeur de Drive, antithèse du grand méchant loup aux cris effrayants, Bully (qui signifie « voyou », en anglais, indice en forme de biscuit pour le spectateur), il est là pour offrir sa bienveillance, dans son palace roulant, à la dame en détresse qu’est Billy, puis un abri définitif après que la malédiction soit levée, pour sortir du cauchemar que cette ville représente.

Car c’est bien d’un cauchemar dont il s’agit : il se cristallise quand Billy, acculée par les dettes, accepte un job dans un théâtre aux allures et chansons d’un Rocky Horror Picture Show encore plus macabre, où les spectateurs corrompus jusqu’à la moelle libèrent leurs pulsions en venant admirer tous les soirs leur chanteuse préférée se faire trouer la peau. Anti-catharsis, le climax est atteint lors d’une scène dérangeante de danse érotico-morbide où l’on a, comme Billy, le sentiment d’être profondément pris au piège. De l’autre côté, on n’est pas en reste avec l’auto-proclamé boss de la ville, Bully, flanqué de son sbire-zombie à qui il a découpé les lèvres qui poursuit sans relâche Bones, qui lui aurait volé quelque chose. De ce côté du miroir, la tension monte petit à petit au travers d’une scène de torture psychologico-macabre menée par Bully envers Rat. Pour la fin, âmes sensibles s’abstenir.

lost river

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Ceci n’est pas un conte, non, plutôt des étreintes brisées, et chaque personnage essaie non seulement de joindre les deux bouts, mais aussi de recoller les morceaux. Difficile, pourtant, et cela se confirme par l’étiquette « premier film », de ne pas y voir une introspection goslingienne, sensible et personnelle : au-delà des Refn et Cianfrance, c’est David Lynch qui ressort (Dave fait penser à un machiavélique Ben Horne de Twin Peaks, Cat pourrait tout aussi bien se substituer à Laura Palmer) dans cette vision d’une humanité gangrénée. Cela pour les influences sensibles, mais chassez le personnel, il revient au galop, et on distingue bien en Iain de Caestecker (Bones) un gamin apeuré par ses cauchemars et habité par ses souvenirs (ca n’a pas été le Mickey Mouse Club tous les jours…). Sa sensibilité n’a alors plus qu’à se faire une place. Lost River serait alors aussi un autoportrait goslingien, à coup d’expériences

Musée des horreurs, train-fantôme, extrospection, humanité décatie, donc, mais aussi, en filigrane, un regard sur la crise économique actuelle, sublimée par le fantastique. Qui suit l’actualité économique verra dans le recel de cuivre mené par Bones une métaphore des « cartoneros » argentins. La figure de Dave est bien sûr une représentation satanique des banques, sangsues d’argent et de dignité. Gosling l’enfant prodigue revient sur ses terres d’enfance, sa banlieue natale, et y voit des quartiers à l’abandon, friches immobilières détenues par des banques créancières qui n’en font plus rien, à part les détruire, puisque le marché est nul

Visuellement et esthétiquement sublime, sombre à souhait, terrifiant à tous les niveaux mais à la fois diablement fascinant, Ryan Gosling réussit à nous transporter. Certes, il possède l’innocence et la naïveté d’un premier film, Gosling ayant érigé un mur d’expériences qui empiètent beaucoup sur sa propre personnalité, mais le plaisir est là. Le temps (1h35) est vite passé, mais on a largement eu notre quota d’horreurs. L’élève a bien appris, et il apparaît probable qu’il dépasse vite ses maîtres