Un film de Paul Thomas Anderson, c’est toujours un évènement. Alors forcément, Inherent Vice, surtout après le succès de The Master, était très attendu. Verdict

Inherent Vice est l’adaptation du livre du même nom par Thomas Pynchon. Il raconte l’histoire, dans les années 70, de Larry « Doc » Sportello, un détective établi à Los Angeles, et qui se retrouve engagé pour enquêter sur la disparition du milliardaire Mickey Wolfmann. Farfouillant efficacement mais ne renonçant jamais à un joint, « Doc » va se retrouver plongé une sombre histoire criminelle de magouilles et enlèvements…

BON. Première chose : il faudra au moins deux visionnages, si ce n’est trois, pour comprendre le film. Vous vous souvenez de Cosmopolis ? Vous vous souvenez de Sin City ? Vous vous souvenez de Big Lebowski ? Eh bien prenez les 3, ajoutez toute la filmographie de David Lynch, mélangez, et vous avez Inherent Vice. Clairement, nous n’aurons pas la prétention de dire que l’on a compris le film dans son intégralité, ce serait mentir. Toutefois, il transparaît de ce film des effusions hilarantes et malignes qui font que si la surface nous semble inacessible, on ne s’arrache pas les cheveux pour autant. C’est un film beaucoup plus joueur, comme Boogie Nights ou Punch Drunk-Love, qui tel le premier junkie vous tend les bras amicalement, mais un film, surtout, marquant notre esprit pour quelque temps par son hermétisme et ses intrigues à plusieurs entrées. A se demander si c’était un film ou bien une vaste hallucination de notre esprit. Après vérification, il semblerait que le coupable soit le romancier, Thomas Pynchon, dont le livre est tout autant un foutoir délirant. Paul Thomas Anderson aurait-il, comme David Cronenberg avec Cosmopolis, pris des risques en adaptant un livre difficilement adaptable du fait de la difficulté de compréhension ? Peut-être. Mais à l’instar du film de Cronenberg, Inherent Vice ne se définit pas uniquement par son histoire. Non, il faut aller chercher du côté de la symbolique, de la mise en scène, de l’imagerie, encore une fois superbes (comme souvent chez Anderson) mais aussi chez les personnages, ces espèces d’électrons libres dans ce monde de junkies où toutes les règles semblent abolies. C’est ainsi que Shasta, qui disparaît du film à un moment, réapparaît comme si de rien n’était.

©Warner

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Paul Thomas Anderson a pour lui sa mise en scène transcendante et la manière dont il donne vie à ses personnages. C’est leur richesse, leur profondeur, qui parle pour eux (un peu trop peut-être, on peut très vite se perdre et décrocher). Et si c’était cela, le vice caché, inhérent au film ? « Doc » est accro à la drogue, Sauncho est trop honnête, Shasta est une maîtresse de l’invisibilité, Wolfmann est socialement à la ramasse, Bigfoot fait trop de zèle, autant de défauts qui contribuent à constituer une mythologie du vice, laquelle, rongeant sur l’intrigue, constitue paradoxalement le film. Ce vice, Thomas Pynchon le présentait comme « ce qu’on ne peut pas éviter » (Sauncho, chapitre vingt, répondant à Doc qui lui demandait « si c’était cela le péché originel »). Le vice caché, c’est celui de la procédure, celui par lequel PT Anderson façonne ses films. PT Anderson est un autodidacte du cinéma, qui a forgé sa propre histoire à coups de films. Inherent Vice serait de ce point de vue un film personnel, où lui, le « Doc », cherche à rassembler les pièces pour son puzzle-film.

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Avec ses longs plans et sa mise en scène très soignés, Inherent Vice est une très belle réalisation de PTA. C’est un film d’ambiance. Entre deux volutes se dessinent les années 70 californiennes, libérées, déglinguées, et sensuelles. Parfois il semble y avoir plusieurs niveaux de lecture, de par sa richesse narrative (et pour cause, même Doc ne s’y retrouve plus !), mais aussi cinématographique (des plans en symbiose avec la musique, avec une composition et une lumière tellement précises que ca en devient névrotique). Il ne faut bel et bien voir un peu plus loin. Après tout, le détective ne mène aucune enquête, si ce n’est celle de sa propre introspection, son avancement n’étant dû qu’à une suite de coïncidences, si bien que l’on ne sait plus trop pourquoi on suit ce personnage. La pseudo-affaire emberlificotée qui préoccupe tous les personnages à des degrés divers n’est en effet que prétexte à l’exploration d’un Los Angeles psychédélique. Toutefois, quelques petits défauts persistent : malgré le fait que la narration soit riche et dense, le film est objet très étrange, formellement réussi mais comportant tout de même ses longueurs (2h28 qu’on sent passer à travers les multiples entrées narratives). Inherent Vice est un film dont on sort extrêmement confus et pas tout à fait sûr de ce qu’on vient de voir, conscient qu’il faudra assurément plus d’un visionnage pour l’apprécier pleinement et qu’il divisera sans doute beaucoup. Cela n’enlève rien aux performances irréprochables des acteurs : Joaquin Phoenix méconnaissable et métamorphosé, Josh Brolin et sa mâchoire carrée hilarante, Katherine Waterston névrotico-névrosée sont les fers de lance de cette fresque hallucinogène.

A voir, et à revoir, avec ou sans passion, donc ! Le film sort le 4 mars.