Après le récent Wrong Cops, Dupieux revient déjà avec un nouveau film étrange, Réalité.

Jason, cameraman de talk-shows, veut réaliser son premier film, un film d’horreur. Alors que le réalisateur en herbe ne croit que moyennement à l’aboutissement de son projet, son producteur lui propose de lui laisser carte blanche, à une condition : il a 48h pour trouver le gémissement le plus convaincant de l’Histoire du cinéma.

Une chose est sûre : Dupieux sait filmer. Mais le majeur problème pour les spectateurs, c’est que Dupieux sait qu’il sait filmer, et c’est probablement la raison pour laquelle, au fur et à mesure que ses films sortent, les salles se vident aux heures de projection de ses films. C’est d’autant plus dramatique qu’il y a vraiment quelque chose à voir au delà des propos du réalisateur qui, certes, manquent parfois un peu de finesse.

Que cela soit dit : Réalité, et c’est là son plus grand intérêt parmi tant d’autres, ne ressemble à aucun autre film. Et, à ces heures où le cinéma, en tout cas populaire, est de plus en plus formaté, cela tient presque du prodige. Déjà responsable d’une filmographie hors normes, Dupieux invite le peu de spectateurs qu’il lui reste à assister à son nouveau délire, et, à ce jour, son plus abouti.

Alors que des films comme Rubber ou Wrong proposaient déjà, donc, des idées intéressantes, il était possible de reprocher au réalisateur de ne se pencher que sur une seule idée directrice pendant tout le film, quitte à lasser le spectateur par trop de répétition. C’est l’exemple-type de Rubber, où l’idée d’un pneu-tueur, certes brillante et originale, agaçait vite, au bout d’un film pourtant très court, la faute à un manque cruel de développement. Ce n’est pas le cas de Réalité, qui, sans perdre de vie sa vraie idée directrice (qui est en fait une thématique, celle du cauchemar), y ajoute un véritable vivier de trouvailles.

Ces trouvailles sont en effet toutes ambitieuses et multiples : le réalisateur, en effet, s’amuse à nous proposer une espèce de mise en abîme permanente, où chaque situation peut se révéler, au choix, être en fait le rêve d’un personnage, ou même un film que celui-ci regarde, ce qui paraît plutôt simple et un peu conventionnel jusqu’à ce que Dupieux se mette à brouiller les pistes, à mélanger les histoires, de par des interconnexions qui peuvent sembler hasardeuses, mais qui en fait, dans le tout, forme un tout presque logique, et délicieusement embrouillé.

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©Diaphana

On avait eu droit aux prémisses de cela dans le reste de sa filmographie, mais il s’avère que Quentin Dupieux, en plus d’être un technicien hors pair (caméra, photographie, mais surtout sens du montage très maitrisé, malgré un constant travail d’équilibriste entre les situations « réelles » et « rêvées »), peut se révéler un excellent scénariste, se faisant en une heure-et-demie seulement un maître de l’absurde, et des situations parfois si burlesques qu’elles en deviennent angoissantes, a l’image de la musique à l’orgue du film, par Philip Glass. Un travail d’équilibriste, encore une fois, cette fois visible dans les différents tons que le réalisateur emploie dans ses scènes, dans un sorte de langage cinématographique presque schizophrène (la superbe scène montrée sur l’affiche du film en est un bon exemple, le spectateur comme le personnage passant vite de l’hilarité à l’inquiétude la plus profonde ).

Ce travail d’équilibriste, ce sens, en quelque sorte, du paradoxe et des contradictions, se retrouve d’ailleurs dans le jeu même des acteurs, leur manière brillante et décalée d’interpréter leurs personnages, désespérément sérieux dans ces situations toujours plus absurdes et improbables. Alain Chabat, pour ne pas le citer, reprend enfin du poil de la bête, et propose une prestation digne, sinon supérieure, de ses plus grands rôles comiques, tandis que Jonathan Lambert (Dépression et des Potes, Peplum) s’éclate dans son rôle, et qu’Élodie Bouchez propose sa meilleure performance depuis « Les Roseaux Sauvages ». Enfin, la dualité est aussi présente dans la nationalité des acteurs, dont beaucoup sont americains, afin de mieux correspondre au contexte du film, qui se déroule aux USA. Ainsi, on a le plaisir de retrouver John Glover (Smallville) en maître, en quelque sorte, de cette histoire absurde, et Éric Wareheim (Wrong Cops), en directeur d’école aimant de travestir. Mais la plus merveilleuse surprise de ce casting n’est d’autre que la très jeune Kyla Kennedy, aperçue dans la très populaire série « The Walking Dead« , qui interprète avec brio le plus fascinant personnage du film, seule personne qui semble être capable de relever l’absurdité des événements, la seule a se poser des questions sur les événements dont elle est souvent le centre.

Impeccable objet technique, réussi en tout point de vue, le dernier film de Quentin Dupieux peut donc se targuer d’être, en plus, un objet filmique foncièrement original et fascinant. Étant donné le peu de personnes dans la salle au moment de la projection, on ne peut que conseiller vivement d’aller voir le film avant sa disparition des cinémas.

AMD