La journée du samedi a été riche en projections à Séries Mania, couronnée par le désormais incontournable marathon « Walking Dead ». On revient sur trois séries étrangères inédites : la Russe « Le Dégel », l’Australienne « Devil’s Playground » et « The Crimson Field », saga historique actuellement diffusée sur BBC1 en Grande-Bretagne.

Les trois séries que j’ai choisi n’étaient pas forcément les plus courues du week-end de Séries Mania, mais l’affluence du public témoigne de l’intérêt et de la curiosité pour les séries internationales et la volonté d’élargir les horizons des sériephiles de France et Navarre. Après tout, la production télévisuelle russe n’est pas représentée en France, et la projection d’un programme comme le « Dégel » est une chance pour les producteurs comme pour le public.

« Le Dégel »

La brochure, et la critique des « Cahiers du Cinéma », Eugénie Zvonkine, qui a été chargée de présenter la série, tracent des rapprochements limpides avec le « Mad Men » de Matthew Weiner. Le cinéaste Valery Todorovsky a eu l’idée de la série en ayant une discussion avec Weiner himself, pour retracer le Moscou du début des années 1960 pendant la période dite du « Dégel » des relations entre les deux blocs. Niveau recherche, il a puisé dans l’expérience de son propre père, cinéaste à cette époque. Mais la tentation de voir un « Mad Men » à la russe est certes très louable, mais assez éloignée de la réalité. L’acteur principal qui joue Viktor Khroustaliev, chef opérateur, livre sa propre version du Don Draper de Jon Hamm : regard vitreux, apathique, roublard, coureur de jupons. Mais les comparaisons s’arrêtent là. « Le Dégel » est loin de passer au diapason l’univers de la pub et la société de l’époque comme le pilote de « Mad Men » se proposait de le faire. Ici, les immenses plateaux moscovites sont beaucoup plus chaleureux et l’occidentalisation latente est montrée grâce au production design, et les plans très rapprochés sur les radios et le mode de vie de l’époque. Mais côté scénario, on est beaucoup plus dans la romance poisseuse façon Nouvelle Vague, en s’ouvrant sur l’épouse de Viktor qui le supplie de rester avec lui à tout prix.

Une grande partie du pilote va se concentrer sur le petit monde de Viktor et le réalisateur de comédies approuvées par Moscou, ainsi que son copain scénariste avec qui il va passer de nombreuses journées et soirées de beuverie… jusqu’à son suicide. En posant l’atmosphère d’un Moscou bucolique sur fond d’un easy-listening beaucoup trop insistant, Todorovsky est loin de retrouver l’authenticité dans ses personnages. Khroustaliev apparaît ainsi comme un beau salaud avec pas mal de relationnel, mais on ne le voit jamais à l’œuvre, lui qui préfère réprimander un collègue réalisateur idéaliste et ami commun du scénariste mort.

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Mais ce faisant, la relation la plus intéressante du pilote est la complicité qu’il entretient avec l’assistante du réalisateur. Pourtant, pour des raisons inexpliquées, celle-ci reste en retrait, et la série prend constamment des tangentes de son propos principal, à savoir le milieu artistique du Moscou d’alors. En privilégiant le style et le glamour plus que la substance et une quelconque causticité (hormis la manière outrancière avec laquelle Khroustaliev traite son ex-femme), « Le Dégel » est une saga formellement réussie, mais qui ne se montre pas à la hauteur des attentes.

« Devil’s Playground »

Une vraie avant-première pour cette série en 6 épisodes, qui a été livrée à l’organisation sur le tard, la post-production venant à peine d’être terminée. « Devil’s Playground » est la suite d’un film australien de la fin des années 1970 et resté dans les mémoires collectives, « The Devil’s Playground », de Fred Schepisi. Elle se déroule en 1988, 35 ans après les évènements du film, mais prend largement ses distances du film, son héros prépubère d’alors, Tom Allan, étant devenu un psychiatre. Les thématiques de la foi ébranlée sont reprises lorsqu’il est enrôlé par l’évêque pour suivre le clergé local. Personnellement, il est veuf et père de deux enfants, et doit composer avec les restes d’une affaire extraconjuguale très compliquée, lorsque le fils de son amante, Peter, disparaît.

Simon Burke (à gauche) reprend son rôle de Tom Allen, psychiatre empêtré dans une affaire de disparition et de bataille théologique. (DR)

Simon Burke (à gauche) reprend son rôle de Tom Allen, psychiatre empêtré dans une affaire de disparition et de bataille théologique. (DR)

Si la séquence d’ouverture rappelle « Top Of The Lake », la densité narrative et la qualité d’interprétation sont remarquables et très fluides. « Devil’s Playground » s’attache aux conséquences de la disparition de l’élève de l’école privée sur la famille et les proches, tout comme sur ses professeurs, en posant sa caméra sur un camarade de classe bouleversé qui en sait plus qu’il ne veut le dire. Mais elle ne s’arrête pas là, en dépeignant les luttes d’influence dans le clergé australien de l’époque, avec deux courants qui s’opposent pour des nominations au Vatican alors que l’archevêque va prendre sa retraite : l’un est un réformiste avec sa part d’ombre (John Noble), l’autre est un fondamentaliste dont les saillies homophobes lui valent un scandale dès l’inauguration de l’Opus Dei locale. C’est pourtant ce dernier, interprété par un Don Hany très convainquant, qui est un des personnages-clé de la série. Son parcours a été décrit par Simon Burke (également coproducteur) comme le pendant de celui de Tom. En défiant les attentes

« Devil’s Playground » distille ses indices et sa progression dans l’enquête avec une grande intelligence, en posant les remords et le passé de sa distribution visuellement, sans s’attarder ni s’encombrer d’exposition lourdingue. Les apparitions de John Noble et Toni Collette sont utilisées avec parcimonie, sans effet « guest stars de luxe », voire à contre-emploi. « Devil’s Playground » a une reconstitution extrêmement fine, doublée d’une dramaturgie en béton armé : elle vaut tellement plus que ses inévitables comparaisons avec le « Broadchurch » de ITV et France 2. Un représentant australien digne de ce nom dans la sélection Séries Mania, qui ne demande qu’à être cueilli par les diffuseurs français.

« The Crimson Field »

Les célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale engendrent une palanquée de fictions spéciales, de part et d’autre de la Manche. Avant « Ceux de 14 » de France 3, Séries Mania a accueilli « The Crimson Field », série créée par Sarah Phelps, abonnée aux adaptations en minisérie de Charles Dickens (« Les Grandes Espérances », « Oliver Twist »), et mise en scène par un des réalisateurs de « Downton Abbey ».

La minute rose de Oona Chaplin par forumdesimages
C’est une exploration au diapason du quotidien d’infirmières dans un hôpital de Boulogne de 1915, en posant son regard sur une nouvelle venue, Kitty Trevelyan (Oona Chaplin, plus connue pour son rôle de Talisa dans « Game Of Thrones »), qui va vite se faire remarquer en affichant une attitude déterminée et défiante à l’égard de sa hiérarchie, en premier lieu la chef-infirmière Grace Carter (Hermione Norris, très connue des téléspectateurs anglais pour « MI : 5 » et « La Fureur dans Le Sang »). Si ces deux portraits de femme sont assez réussis, on peut moins en dire des autres infirmières montrées comme ingénues, incompétentes ou inexpérimentées. D’un côté, l’évolution des moeurs depuis et la stricte éducation reçue par certaines d’entre elles peut expliquer des dialogues assez embarrassants, mais de l’autre côté, une bonne partie s’adonne à un certain surjeu dans leur inconscience. La caution « grand public » n’est pas appliquée, puisque les cas médicaux montrés et les traumatisés du front renvoyés par des des colonels irascibles donnent un aperçu du rapatriement à multiples vitesses qui s’opérait alors. La dimension psychologique des grands blessés est abordé, mais reste souvent du côté des lieux communs : le major amputé et une femme qui persiste à montrer du doigt l’équipe soignante basculent souvent du côté du pathos. « The Crimson Field » a beaucoup de mal à sortir des archétypes, ce qui fait basculer plusieurs séquences dans un mélodrame d’époque. C’est la réalisation, extrêmement dynamique et méticuleuse, qui apporte souvent des intrigues, faisant preuve d’une expertise qui a du mal à être répliquée en France.

 

5742569-high_res-the-crim-468613« The Crimson Field », malgré ses imperfections, reste quand même une minisérie de bonne facture, appuyé par un travail de recherche assez probant de Sarah Phelps, qui s’en expliquait d’ailleurs avec fougue et passion lors du débat d’après-séance.

A venir : « The End Of The World », « The Moodys », « Les Pêcheurs », « Silicon Valley » et une série non-incluse dans la sélection, l’excellent thriller bulgare « The Fourth Estate ».