Le genre du polar danois (même suédois, norvégien, enfin de ce côté là du monde où il fait gris et froid), c’est un peu comme les super-héros au cinéma. Il y en a pas beaucoup, deux ou trois sont excellents, et on aime voir le reste quand on est amateurs, quand bien même si le genre tourne un peu en rond.. Département V, adaptée d’une série de livres comme d’habitude, faisait jusqu’ici partie du « reste ». Jusqu’à Délivrance.

Après avoir trouvé une bouteille à la mer contenant un appel à l’aide des plus inquiétants, Carl et Assad, enquêteurs pour le Département V, repartent en chasse. Leur périple les mène jusqu’à une bourgade d’apparence paisible, une bourgade où gronde pourtant un diable maquillé en figure de la foi.

Je n’allais pas voir avec beaucoup de bienveillance ce nouvel opus de Département V parce que je trouvais déjà que les deux premiers films se répétaient beaucoup. Une enquête bien menée par des types uniformes et incapables de changer d’un yota (toujours agacé par ces caractérisations de personnage, c’est pour moi la limite entre une personnalité bien définie et des tics agaçants qui reviennent et rendent les personnages amorphes et vides de sens), deux trois moments malsains (trop) pour réveiller le type qui regarde ça à 23h (moi) et une résolution à la fin. Pour moi, c’était un peu du cinéma qui ne m’aurait pas choqué si il avait été une série un peu procédurale comme on en voit pas mal sur TF1, je ne voyais pas grand chose qui nécessite absolument de passer les frontières ou de passer au ciné (ou en e-ciné, du coup) chez nous. Grand bien me fasse de m’être rendu à cette projection bien organisée du dernier opus de la saga, qui a réveillé mon intérêt et mon impatience de savoir la suite (oui, je vais acheter les bouquins, jugez moi).

Le seul vrai regret que j’ai eu au visionnage de Délivrance, c’est justement qu’il ne passe pas au cinéma. L’idée pour moi de regarder le premier de la série dans une grande salle et celui là sur un écran de portable me dérange parce que le dernier, promis c’est la dernière fois que je compare, est supérieur de tous points de vue aux autres : techniquement et au niveau du fond. Techniquement c’est bien simple, j’ai eu l’impression de regarder du Fincher, mais du Fincher de la mouvance années 2010 (la mouvance Millenium, quoi, cette coincidence…). De grands beaux plans sur des paysages, une lumière palotte mais ultra pensée pour la luminosité des détails importants, permettant de faire ressortir ceux-ci à l’écran comme rarement dans ce type de cinéma, souvent un peu monté, n’en déplaise aux amateurs, sans grande considération pour l’esthétique. Rien qu’au niveau des cernes de Carl, qui ressortent toujours plus en donnant l’impression qu’il a pas dormi depuis des années, symbole de la détresse mentale du personnage qui pourtant est sur le point d’évoluer, la différence se sent et le film témoigne d’une vraie ambition esthétique. Certes, comme je disais le cinéaste en question (un certain Hans Petter Moland, qui n’était pas à la barre des opus précédents, ceci expliquant cela) s’inspire pas mal de Fincher, mais on ne demandait pas à ce thriller de révolutionner l’esthétique : bien qu’inspirée par d’autres, celle-ci est magnifique et correspond à l’intrigue en elle-même, de sorte qu’on passe devant ce thriller un moment plus agréable que prévu.

Délivrance

Celui là concerne donc des enfants.

Il est difficile pour un film de ce genre, justement, de parvenir à être agréable. On rappelle pour les âmes sensibles que ces polars nordiques traitent souvent de sujets bien délicats et assez hard, on parle de pédophilie souvent, de torture et de meurtre quasi-systématiquement et en plus on nous les montre à l’écran, rarement avec pudeur. C’est une nouvelle manière pour Délivrance de se détacher de ses aînés, alors que les précédents n’hésitaient pas à nous montrer arrachages de dents et autres largesses celui-ci est bien plus sobre, alors que l’enquête et ce qui en ressort n’ont jamais été aussi cauchemardesques… Nous avons un prêtre qui grosso modo viole des enfants dans l’impunité la plus totale. On admet qu’il aurait été délicat de montrer des enfants molestés à l’écran mais le polar nordique ose souvent aussi dur, de sorte que l’on est heureux de voir que le réalisateur n’a ici pas confondu choc et gratuité : ce qui dérange et fascine dans Délivrance, ce sont moins les exactions du tueur en soi que l’environnement de taiseux dans lequel il évolue et ses répercussions sur les enquêteurs.

Enfin, « les enquêteurs ». Qu’on se le dise, le film se penche ici beaucoup plus sur le sort et le développement du personnage de Carl que sur celui d’Assad, qui est d’ailleurs ici relégué au rang de simple interlocuteur de son collègue. Le genre de clue trigger du personnage principal si vous voulez, comme Wilson pouvait l’être dans Dr House, Hassan sert ici plus ou moins de potiche à idée pour que Carl trouve plus vite la solution. Non pas que ce soit un problème : depuis le début de Département V Hassan est ainsi, témoin quasi extérieur de la souffrance de Carl, partenaire assez bavard et donc idéal du personnage très taiseux qu’interprète brillamment et avec une grande sensibilité Nicolaj Lie Kaas. Seulement, le manque d’intérêt dramatique concret de la figure de Fares Fares (bon lui aussi dans un registre évidemment moins complexe) se ressent d’autant plus dans cette aventure où Carl est enfin développé pour être autre chose qu’un boudeur blasé.

Délivrance

Assad est en retrait face à Carl mais c’était nécessaire.

Car l’important dans le film est constitué moins dans l’enquête (bien que les ressorts symboliques que celle ci introduit témoignent d’une troublante réalité sociale dans ces pays là, celle du silence quasi digne dans la souffrance quand elle touche au religieux et à l’interdit) que dans le personnage même de Carl. Contrairement à Profanation ou Miséricorde, titres classes mais avec à peu près autant de sens en pratique que les sous-titres des Resident Evil, Délivrance contient ici un véritable sens puisque c’est bien la fonction du film que de nous montrer celle de Carl, que l’enquête et les rencontres qu’il fait poussent enfin dans ses retranchements, jusqu’à un final chargé d’émotion où il se montre enfin sous un jour plus positif. Il s’agissait depuis toujours pour le personnage de retrouver la foi et l’avancée des événements qui le concernent dans le film le poussent vers une nouvelle naissance. On ne s’attendait pas à tant dans un genre où il fait aussi bon de faire souffrir les personnages, et on ne s’attendait pas non plus à de tels bouleversements pour un personnage que l’on croyait campé depuis le premier épisode. L’évolution du personnage de Carl dans le film, dont l’humeur et l’état psychologie se mouvent en dents de scie, sont d’autant plus symboliques d’une petite société qui, après avoir souffert le martyr durant une épouvantable possession religieuse, se retrouve sans rien à craindre.

Ce n’est pas dans Délivrance que le spectateur trouvera raccords putassiers, cliffangers malsains ou dialogues de bande-annonce. Sans pour autant lorgner vers le film d’auteur (les Département V sont des films de commande comme chacun le sait, et celui-ci sait bien sa fonction et la place qu’il détient dans le cinéma contemporain), le troisième opus de la série s’en sort d’une manière magistrale en apportant à son intrigue policière le souffle de développement et de réflexion sociale qui manquait à la saga. C’est un peu tard, mais heureux qu’après deux opus en demi-teinte ce dernier épisode (dernier en date, d’autres sont sans doute à venir vu le succès, on l’espère, que devrait rencontrer celui-ci) sorte enfin de la masse des films sympathiques et passables où on pouvait déjà le voir évoluer. Prenant, angoissant, intelligent et efficace, Délivrance est sans nul doute une excellente surprise.

Il sortira dès ce jeudi, le 5 mai, en e-cinéma. Et vous avez tout un long week-end d’Ascension pour en profiter.

AMD