Le Guide et la Danseuse est sorti le 10 septembre dernier chez Zulma : son troisième roman de l’auteur indien, R.K. Narayan, voix majeure de la littérature indienne du XXème siècle. Son ami et mentor Graham Greene disait de lui : « Narayan m’a offert une seconde patrie. Sans lui, je n’aurais jamais su ce qu’être Indien veut dire. »

L’intrigue du Guide et la Danseuse est simple : Raju, tout juste sorti de prison et sans attaches, s’installe pour la nuit dans un vieux temple à l’abandon. Le lendemain, un homme du village voisin, Velan, vient le voir et lui demande audience pour lui exposer ses problèmes, le prenant pour un saint homme.

D’abord décontenancé, puis opportuniste, Raju commence à jouer le rôle que Velan « taillé dans l’étoffe dont on fait les disciples » lui attribue à son insu. Lorsque sa réputation prend de l’ampleur, et que le décalage s’accroît entre ce qu’il est réellement et l’image que les gens ont de lui, il décide de se confier à Velan, en lui racontant l’histoire de sa vie mouvementée et de son amour adultère avec une danseuse, très éloignée de celle d’un saint. Mais Velan, loin de se récrier, de le regarder avec horreur et de le faire choir de son piédestal l’y maintient. Si bien que, Raju finit par se résigner à devenir le guide spirituel qu’on voit en lui.

le-guide-et-la-danseuse-narayanOn peut se sentir mal à l’aise devant toutes les impostures qu’accomplit Raju, imperturbable, dans sa vie, et son aplomb à prétendre être ou faire quoi que ce soit dans tous les domaines. Mais le fait qu’il se fasse finalement prendre à son propre jeu, en se voyant forcé d’incarner véritablement son dernier rôle, pose une question majeure : dans quelle mesure sommes-nous vraiment les maîtres de notre destinée ? Qu’est-ce qui différencie un travailleur expert menant une vie honnête, d’un brillant imposteur qui prétend tellement bien mener sa vie que tout le monde s’y trompe ? Et qui est à blâmer dans ce dernier cas de figure, l’imposteur qui dupe son entourage en jouant un rôle, ou le public qui lui attribue ce rôle par méprise et attend de lui qu’il le tienne ? Raju a prétendu être responsable de la carrière de danseuse de Rosie et être le seul à savoir comment la gérer ; mais au fond Rosie attendait aussi que quelqu’un prenne cette responsabilité de lui construire une carrière, au lieu de le faire elle-même. De même, Rosie se savait malheureuse avec son mari qui lui interdisait de danser et ne s’occupait pas d’elle ; mais elle n’aurait rien fait pour changer cette situation seule.

R. K. Narayan

R. K. Narayan

Dans Le Guide et la Danseuse, Raju est finalement autant victime que coupable, autant dupé que dupe dans toutes les entourloupes de sa vie, et le style simple mais intelligent, souvent ironique, parfois pittoresque de Narayan le souligne bien à travers toutes les péripéties amoureuses et aventureuses de son héros. En filigrane, Le Guide et la Danseuse dessine également un portrait frappant de réalité de l’Inde contemporaine, entre petits villageois de campagnes naïfs ou rusés, hautes sphères de la société qui ne fonctionnent que par népotisme et collusions, condition peu enviable des femmes, toujours subordonnées au plus proche membre mâle de leur famille et montre comment l‘imposture s’insinue dans toutes les couches sociales. Un livre éclairant, à lire et à relire.

« Velan s’enhardit :

– Maître, demanda-t-il, parlez-nous. Et comme Raju restait impassible, paraissant plongé dans une profonde méditation, il ajouta : Pour que nous profitions de votre sagesse…

Il y eut un murmure général d’approbation. Raju se sentit coincé. « Je dois jouer le rôle qu’on attend de moi, impossible d’y échapper… » Il se creusait la tête, ne sachant comment commencer. Pouvait-il parler des curiosités touristiques de Malgudi, ou bien fallait-il aborder les problèmes moraux ? Comment Untel, un beau jour, avait commis une si bonne ou une si mauvaise action qu’il avait perdu tout espoir et qu’il s’était mis à prier, et ainsi de suite… ? Il se sentit accablé d’ennui. Le seul sujet qu’il pouvait aborder à présent avec quelque autorité, c’était la vie en prison et ses avantages, surtout pour quelqu’un que l’on prenait par erreur pour un saint. »