Les nuits de laitue, premier roman de la portugaise Vanessa Barbara, paraît ce jour aux éditions Zulma. Il semble d’abord désordonné, sans tête ni queue. D’autant plus qu’il commence par la fin : la mort d’un de ses personnages principaux, Ada, la femme d’Otto. Et que Vanessa Barbara, loin de créer l’atmosphère de deuil qui sied bien, embarque immédiatement le lecteur dans un périple mouvementé au sein du voisinage.

Ada et Otto ont pour voisins une femme, avec trois chiens tous plus dingues les uns que les autres, dont ils entendent les hurlements adressés à son fils depuis leur chambre à coucher ; un facteur qui fait exprès de ne pas distribuer le courrier aux bons destinataires et chante des chansons absurdes ; un préparateur de pharmacie obsédé par les effets secondaires les plus délirants possibles des médicaments ; une femme férue d’anthropologie fascinée par l’Inuit Nanouk… Et l’auteur passe d’un portrait à l’autre au gré des rencontres et des croisements des uns et des autres, avec un tel brio que le lecteur se retrouve submergé par les détails plus loufoques les uns que les autres de toutes ces vies et de leurs univers.

LaSolutionEsquimauAWOn se noie dans cette absurdité baroque, presque ubuesque, qui crie, qui rit, qui s’invective, qui se bouscule, qui tient des discours tous plus frappés les uns que les autres… Si bien qu’on n’est pas loin d’adopter l’attitude de repli complet d’Otto qui n’a plus la patience ni l’envie de les supporter depuis la mort de sa femme, et de vouloir refermer le livre. D’autant plus que les allers-retours dans la chronologie, entre le temps où Ada était vivante et celui où elle est morte, donnent l’impression que Les nuits de laitue saute en permanence du coq à l’âne.

Mais, peu à peu, on se laisse emporter dans ce microcosme cocasse, dans lequel apparaissent parfois, en filigrane, les indices d’un fil rouge étrange. Est-ce de la paranoïa de la part d’Otto, lecteur ardent de romans policiers ? Un pur concours de coïncidences, dû à la folie douce de Iolanda ou de Teresa ? Ou faut-il vraiment y voir une énigme ? Alors on creuse ; on guette ; on cherche à trouver une cohérence. Et assez incroyablement, lors des dernières pages, tout tombe enfin en place, se dénoue : au beau milieu de cette invraisemblance surgit la vraisemblance, comme un petit bijou inattendu, inespéré, qui tire son éclat précisément de toute cette absurdité qui l’entoure. Comme l’attitude terre-à-terre d’Otto qui est rehaussée, rendue originale par le comportement diamétralement opposé de ses voisins.

Les nuits de laitue est un roman policier qui se cache sous des airs de fable baroque et excentrique, qui se sert du chaos de la vie pour mieux camoufler les ficelles de son intrigue. Et c’est réussi.

Vanessa Barbara

Vanessa Barbara

Ce qui empêche le lecteur de lâcher prise avant ce dénouement qui rachète tout, c’est aussi la belle énergie du récit et ce ton amusé de l’auteur, comme si elle ne se prenait elle-même pas au sérieux devant la loufoquerie de ses personnages et de son univers. Cela aide à jouer le jeu et à se laisser aller plus facilement, sans s’évertuer à garder à toute force un bon sens qui gâcherait finalement le plaisir de la lecture. Alors, oui, certains aspects sont encore esquissés plutôt que maîtrisés, quelques fils de la trame ne sont jamais noués et la tapisserie d’ensemble reste inachevée en plusieurs endroits à la fin du récit. Mais l’esprit, l’allant de l’auteur traverse le récit de bout en bout ; si bien que le récit ne peut que suivre, porté jusqu’à son dénouement d’un seul élan, toutes voiles déployées. Et Les nuits de laitue se trouve tant et si bien rehaussé qu’il finit par contaminer le lecteur et l’entraîner dans son univers.

Ne serait-ce que pour ce tour de force, et cette bonne humeur exubérante, Les nuits de laitue mérite le détour.

« Dernièrement, il lui venait d’étranges pensées. Il apercevait, de temps en temps, un garçon roux et ténébreux qui déambulait dans le quartier, tel un spectre. Otto avait la sensation que quelque chose clochait autour de lui, comme dans ces films à suspense qu’il regardait : des voisins anxieux, une repasseuse incompétente, un remède qui accroissait la force musculaire, une invasion de cafards. Une agrafeuse sortie de nulle part au fond d’un seau. Sa femme au centre de tout cela. Des pistes aléatoires sans qu’il y ait de narrateur en voix off pour les rassembler en une histoire sanglante de dissimulation et de mort, grâce à une trame complexe dont tous les points seraient finalement reliés, permettant ainsi au spectateur d’aller dormir tranquille. »