Dans le monde de l’animation contemporaine et à l’ère du numérique, il est dur mais réaliste de se dire que les vieilles méthodes ont fait leur temps pour les spectateurs, du moins au cinéma. Alors que seuls Miyazaki et ses compères proposent encore des films dessinés sans numérique, sans doute de qualité mais aussi, il faut l’admettre, des échecs au box-office, le dessin animé est en effet dominé par la 3D et le relief.

Alors qu’ils en ont assez de travailler, les moutons se croient dans Animal’s Farm et organisent un coup d’Etat pour pouvoir s’enfuir de la ferme. Mais ils se retrouvent vite dépassés par les évènements, et sont lâchés en pleine ville…

Pourtant, et c’est ce qui fait la beauté et l’ambition de la chose, certains irréductibles, gaulois ou non, parviennent encore à proposer du stop-motion. C’était le cas du très réussi Lego Movie des Miller, et c’est plus généralement celui des studios Aardman, créateurs des excellents Wallace et Gromit, Chicken Run mais aussi d’autres choses dont on parlera dans un prochain article. Bref, alors que Wallace et Gromit ont connu leur excellente adaptation cinématographique il y a quelques années (injustement boudé aux Oscars d’ailleurs, ce qui fait encore douté de leur légitimité, mais c’est un autre débat), c’est au tour de la nouvelle égérie Aardman de connaître une adaptation : Shaun le Mouton.

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Aardman n’a pas vieilli. Alors que la série Shaun proposait déjà de la vraie qualité d’animation et un humour propre à la firme de production, l’adaptation par Mark Burton et Richard Starzak tire elle-aussi son épingle du jeu, et nous propose 1h30 de facéties de moutons, et ce sans paroles. Pas évident, alors que Disney, Dreamworks et autres proposent sans arrêt des films à animation survoltés et répliques, humaines ou animales, qui fusent. De ce point de vue là, Aardman est très ambitieux, et le résultat s’annonce fort reposant, et permet enfin d’apprécier un dessin animé pour enfant sans pour autant être étourdi en fin de film. Du point de vue de l’animation, la bê(êêêê)te est donc très réussie, la pâte à modeler est toujours aussi vintage attirante à l’oeil. Donc, la moitié du contrat est pour ainsi dire remplie dès les 2 premières minutes du film : le film est indéniablement une prouesse technique. 

 

shaun le mouton

Moutons en vadrouille @Aardman

 

Après la forme, il convient très classiquement de passer au fond. Shauners, vous ne serez pas décus, votre mouton préféré aura beaucoup à faire en 1h30, et le comique de situation n’aura jamais été aussi efficace au cinéma. Alors que certaines scènes, voir la totalité d’entre elles, provoquent une hilarité non dissimulée (la fantastique scène du restaurant en tête), d’autres fonctionnent surtout par un irrésistible comique de répétition, qu’il est pourtant si dur de manier sans agacer. Aardman ne se laisse jamais dépasser par le temps, et ne tombe jamais dans le remplissage pour satisfaire son cahier des charges, d’ailleurs il n’en a pas, est totalement libre de ses mouvements et ça se sent. Par ailleurs, jamais l’émotion n’aura été aussi naturelle devant Shaun, qui n’a de cesse d’intéresser et d’émouvoir sans jamais tenter par la mise en scène de tirer des larmes ou des rires forcés à son spectateur. A ce niveau là, on est très loin de Disney, et c’est assez rafraîchissant.

Du point de vue de la partition musicale, si importante dans les dessins animés muets (ou presque), le résultat est aussi réussi que pour Minuscule, le célèbre theme de la série (mais si, vous l’avez déjà dans la tête au moment où j’écris), accompagné de morceaux inédits, se fond parfaitement dans les situations, et jamais le spectateur ne se sent étourdi. Un beau travail, donc, composé par le très talentueux Illan Eshkeri (Kick-Ass, Still Alice).

Maintenant, une question légitime peut se poser : la campagne de publicité très réussie de Shaun, et la réputation plus ou moins installée en France des studios Aardman suffiront-ils à faire du film un succès au box-office? Avec Les Nouveaux Héros toujours installés et la bombe commerciale En Route qui arrive, notre petit mouton indépendant ne risque t-il pas d’être dévoré par le grand méchant loup si bien installé commercialement ? L’avenir nous le dira, mais la réussite sans contexte qu’est Shaun mérite indéniablement mieux que ça, et on espère que les studios Aardman vont continuer sur leur lancée, eux qui n’auront jamais décu ou lassé leur spectateur.

 

AMD