Un Tim Burton, ça fait toujours évènement, et Big Eyes ne dérogera pas à la règle.

L’histoire vraie du peintre Keane. Comment, en peignant des enfants aux gros yeux, il s’est retrouvé vénéré par son milieu d’artistes. Comment sa détermination et son charme lui ont permis de franchir des sommets de renommée. Comment sa réputation s’est retrouvée ébranlée quand le monde a appris que sa femme, et non lui, était l’auteur des toiles.

Big Eyes peut être vu, en quelque sorte, comme la dernière chance de Burton de faire du cinéma (pas d’animation, s’entend). Après l’échec critique mérité de sa version d’Alice in Wonderland, et celui, un peu moins mérité, de Dark Shadows, beaucoup interrogeaient la légitimité de Burton à continuer dans ce cinéma qui ne semblait pas être le sien.

Que tous soient tranquilles : plus qu’un simple biopic, qu’un nouveau Ed Wood, le nouveau Burton est un véritable joyau. Tout d’abord, il convient de parler de la complexité et de la profondeur avec lesquels sa thématique principale, le paradoxe, compose : le paradoxe du personnage principal, coincé entre son désir de voir son travail diffusé et son obligation pratique à ne pas divulguer qu’elle en est l’auteure. Le paradoxe de son mari, qui, malgré toute attente de sa femme, se révèle égal à lui-même, dans le bon comme dans le pire, les deux se mêlant comme ils le peuvent. Mais surtout le paradoxe du film en lui même, et c’est sa véritable force, d’arriver à narrer une histoire aussi grave, sérieuse et profonde, avec une telle légèreté, une telle douceur, et un tel humour. Car, si une partie des fans de Burton seront déçus de ne pas voir d’éléments gothiques dans son film, les autres sauront reconnaître les caractéristiques qui, en 2004, faisaient déjà la force de Big Fish.

Les références aux précédents films de Burton, mais également à ceux d’autres réalisateurs de talent, sont d’ailleurs foison dans le film. Ainsi, les plus aguerris reconnaîtront dès la scène d’ouverture les maisons proprettes et la grande rue qui ouvrent l’œuvre baroque Edward Scissorhands, et le générique qui s’ensuit, identique mais indéniablement mieux filmé, à celui de Dark Shadows. Références à d’autres réalisateurs, nous disions, et en particulier à Stanley Kubrick, dont une des scènes de son œuvre maîtresse, Shining, est reprise en fin de film. D’autant plus de détails qui renforcent cette impression de maturité qui se dégagent du film, d’un réalisateur qui a appris de ses erreurs, mais aussi de ses instants de bravoure, et de ceux des autres.

Bien sûr, le « nouveau Tim Burton » (mais cette qualification, tant elle est lourde de sens, est-elle vraiment judicieuse pour un film qui, si il reprend parfois des thématiques et des effets propres au cinéaste, ne s’est jamais autant éloigné de ce à quoi ils nous a habitué?) n’est pas seulement un scénario ou des références. Il est aussi, et c’est le propre d’une œuvre cinématographique, filmé. Et c’est encore là que Burton surprend : jamais n’aura t-il proposé de plans aussi audacieux : certains aussi vertigineux que la scène de fin de Vertigo, d’autres dont la luminosité absolument maîtrisée n’est pas sans rappeler le Boyhood de Linklater. Cette maîtrise de la mise en scène est bien sur accompagnée par une bande-son digne d’Oscars, écrite par l’habituel Danny Elfman, qui lui, malgré les errements de Burton, n’a encore jamais failli, mais également par la chanteuse Lana Del Rey, et bien d’autres talents de la musique contemporaine.

big eyes

©StudioCanal

Tout cela sublimé, bien sûr (et cela surprend déjà moins chez Burton qui en a toujours fait un de ses étendards), par une interprétation qui frôle la perfection. Pas le Johnny Depp habituel ici, ni d’Helena Bonham Carter, mais toute une équipe de petits nouveaux, si on peut parler ainsi d’acteurs aussi aguerris. Si Christoph Watlz est, comme on peut le deviner au vu de ses différents faits d’armes dans des films comme Django Unchained, magistral et glaçant dans son rôle de raté fier de la réputation qu’il a volée à sa femme, il n’a cependant pas le temps d’accaparer l’attention du spectateur, tant la performance d’Amy Adams en artiste de l’ombre, naïve et trompée plus d’une fois, est spectaculaire. Si le film parle beaucoup d’yeux, le regard seul de l’actrice, empreint d’une mélancolie troublante, suffit à lui seul à justifier le titre. À ceux-la s’ajoutent quelques seconds rôles bien écrits et interprétés, que Terrance Stamp incarne un critique d’art impitoyable ou Krysten Ritter l’amie sceptique à propos des toiles du « maître Keane ».

Le film, soyons honnêtes, n’est pourtant pas parfait. En plus d’une voix-off dont on peine à voir l’utilité, d’autant plus qu’elle est liée à un personnage qui n’est que peu important dans l’intrigue (mais n’est-ce pas encore un paradoxe?), il faut remarquer que le début du film, jusqu’à l’arrivée de Christoph Waltz, donne un peu l’impression de n’être qu’un ensemble de scènes rapidement reliées entre elles, sans vrai liant. Mais entendons-nous bien. La note donnée au film ici, à savoir la note maximale, n’est pas donnée grâce à une éventuelle perfection du film, ce qui n’existe d’ailleurs pas. Elle est donnée, comme précédemment pour le Mommy de Xavier Dolan (encore que les défauts de ce dernier soient moins décelables), grâce à l’émotion que le film parvient à susciter, à tous les niveaux, une émotion palpable, fait beaucoup trop rare dans le cinéma d’aujourd’hui. C’est exactement ce que l’on attendait d’un cinéaste qui a longtemps été adulé, et vite rejeté lors de ses très rares erreurs, qui malheureusement pour Burton se sont suivies au lieu d’être séparées dans le temps.

Il s’agit donc, ici, de faire table rase du passé, ou presque. Que Tim Burton continue à nous surprendre. Que Burton continue à nous émerveiller. Que Burton nous ouvre encore de nouveaux horizons, sans jamais trahir ce qu’il a toujours défini en temps que réalisateur : un amour du cinéma.

Big Eyes sort au cinéma le 18 mars 2015.

A.M.D