Quand un biopic sort, c’est toujours une crainte qui naît : l’acteur principal portera-t-il bien le film ? Ledit film va-t-il encore être trop héroïsant ? Mr Turner n’échappe pas à cela. Mais avec Mike Leigh derrière la caméra et Timothy Spall devant, on pouvait légitimement en espérer quelque chose. Verdict

mr turner

©Diaphana Distribution

 

En soi, Mr Turner n’a rien de révolutionnaire, et, soyons francs, il serait passé quelque peu inaperçu sans le Prix d’interprétation masculine de Timothy Spall, muse masculine de Mike Leigh, mais surtout connu ces dernières années pour son rôle de Peter Pettigrow dans Harry Potter. Il raconte les 25 dernières années de la vie de Joseph Mallord William Turner, peintre et homme de goût, bon vivant, borgne parmi les aveugles, et rustre malgré ses manières. Mais voilà, Mike Leigh n’est pas n’importe qui, et sa présence à Cannes, pour lui la Palme d’Or 1991 pour l’excellent Secrets et Mensonges, n’a rien d’anecdotique. Toutefois, c’est un peu dans l’expectative que l’on entre dans la salle pour deux heures et demie de fresque biographico-picturale. Le plan d’ouverture, magnifique soleil déclinant, pouvait faire craindre une suite d’imitations de peintures turneriennes durant 2h30, et les premiers plans de Turner, espèce de gros beauf amateur de bonne chère et vivant avec son père et sa bonne/maîtresse étaient pour le moins surprenant. C’était néanmoins pour mieux poser le décor de ce qui va être une suite de plans-fresques à l’esthétique bien trempée.

Mr Turner

©Diaphana Distribution

 

Le surnom de Turner, désigné « peintre de la lumière » par sa faculté à capturer le soleil, l’ambiance, l’atmosphère dans ses peintures et à leur redonner vie ensuite (ce qui lui fait dire sur son lit de mort « Le soleil est Dieu »), n’a pas échappé à Mike Leigh. Sauf pour le plan final, forcément, Leigh laissera toujours une lumière allumée dans ses scènes, plus ou moins forte, afin de capturer les moments de la vie de Turner aussi bien que Turner captait les scènes de la vie quotidienne. Ainsi, ce n’est pas que Timothy Spall, brillant dans son rôle de peintre rustro-maniéré, rendu grognon et taciturne par l’âge et par la mort de son père, qui se met dans la peau du personnage, c’est aussi Mike Leigh. Là où Bertrand Bonello a échoué en laissant paradoxalement assez peu de place à son Saint-Laurent pour filmer un personnage chaotique, Mike Leigh filme un homme dont l’état intérieur reflète l’état extérieur et vice-versa, l’état d’un homme dont les pulsions sont réglées par les conditions, les envies. Un homme qui peut passer d’un coup de boutoir dans le derrière de sa servante à des pleurs dans un bordel alors qu’il est en train de dessiner une prostituée, puis être extrêmement sentimental quand il drague une veuve. William Turner est un précurseur de l’impressionnisme, mais aussi un grand romantique, amoureux de la peinture, et qui ne vit que par et pour ca, même si c’est aux dépends de sa propre famille. Et quand le progrès (le daguerréotype) l’attrape, le rattrape, que le succès se fait décroissant comme il a jadis été croissant, il ne cesse de penser peinture, vivre peinture, et mourir peinture. A ce titre, sa phrase finale « Le soleil est Dieu » est à la fois métaphore de sa relation à la lumière, condition sine qua non de sa peinture, mais aussi celle de sa propre vie, ascendante, à l’apogée, puis crépusculaire. Le Soleil n’a-t-il passouvent été considéré comme l’astre représentant la vie ?

Le film est un hommage british à la peinture de William Turner, disant à quel point certes on l’a délaissé alors qu’il était quand même le plus grand peintre de son temps, tout en mettant en avant ses talents, sa vision, son coup de patte, ses principes et habitudes de peinture. Assez idéaliste, comme l’est souvent un biopic (de ce point de vue là, Leigh a du mal à ne pas trop enfoncer les portes ouvertes), offrant à Turner l’Angleterre comme terrain de jeu à immortaliser, le film n’oublie cependant jamais de prendre ses distances avec le peintre, exposant et Turner et sa peinture, jouant avec les registres comique (les grognements de Turner, si ils caractérisent un homme reclus en lui-même et dans la force de l’âge, sont matière à sourire de plus en plus au fur et à mesure du film), dramatique et tragique.

Porté par un Timothy Spall qui n’a clairement pas volé sa médaille, et des décors et costumes magnifiques, Mr Turner ne révolutionne pas le biopic, mais s’impose comme une fresque fine et fidèle.