Dans ma course folle à vouloir voir tous les films sélectionnés en compétition au dernier festival de Cannes – et ainsi me faire MON palmarès – j’ai presque failli rater Leviathan. Ce drame mis en scène par Andreï Zviaguintsev prend forme en Russie et nous propose de suivre Kolia, Lilya, Roma et Dimtri dans leur combat pour garder la maison dans laquelle les trois premiers vivent face au représentant corrompu de la région.

Le film s’ouvre prophétiquement sur des plans de paysages inhabités, grandioses et hostiles. Il se refermera de la même manière. Une parenthèse où la civilisation ne ferait qu’un passage, où les tourments humains peuvent se déchaîner.

La préoccupation du cinéaste dans un premier temps est la corruption sous toutes ses formes (morale, politique, individuelle) et la destruction qu’elle entraîne dans son sillage. En résulte une critique abrupte de son pays, la Russie, où le régime Poutine se reflète tel un miroir sur sa population et son corps politique. « Tout le monde est coupable »: le maire aux manies de truand américain, le pope à la morale flexible et même l’ami, avocat infidèle.

Le protagoniste principal est donc pris dans une sphère où il n’a aucune marge de manoeuvre. Son combat judiciaire est voué à l’échec depuis le début, souligné par la logorrhée de la procureur – elle aussi dans le cercle vicieux de la corruption. L’illusion de la justice, incarnée par l’ami/avocat Dimtri, est écrasée, humiliée par les agissements par le poids du pouvoir. Même le couple de Kolia et Lilya se confronte à un échec retentissant où la volonté d’union se heurte à la réalité des sentiments.

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©Pyramide

A cela s’annonce un non-futur, un avenir qui se dissipe sans aucune perspective. Aucun espoir n’est réellement permis et c’est en cela que le scénario se trouve prévisible. Le drame social est un genre qui se balise et banalise de plus en plus et où il est de bon goût de mettre en exergue le rapport de force déséquilibré entre dominant et dominé. Ici, il n’y a pas la place à la moindre incartade à ce schéma, cristallisant un méchant sans envergure ni profondeur face au désespoir des faibles, vite décrédibilisés par leurs actions – en particulier Lilya. On peut alors vivement remettre en cause son prix du meilleur scénario au dernier Festival de Cannes, celui de la mise en scène aurait été plus pertinent même s’il y avait bien mieux dans la sélection.

Car oui, le point fort du film, bien que son histoire se laisse regarder, reste sa mise en scène. Zviaguintsev nous offre un portrait visuel de la Russie du Nord saisissant où se mêle la splendeur des paysages marins et côtiers à la froideur et l’abrupt quotidien de ces travailleurs. Un contraste bienvenue dans sa métaphore entre puissants (la force de la nature) et faibles (la fragilité des maisons et des vies qui les habitent) même si peut-être un poil forcé. La contemplation de ce pays obtient sa force surtout dans la musique de Philip Glass, magistrale.

Mais le principal problème du film provient de sa plus grande force comique: la vodka. Il s’agit d’une image – ce film est le pays des icônes déchues, entre pin-up, religion et politique – mais la boisson plonge les personnages dans une apathie et une langueur qui fait parfois défaut au propos d’ensemble sur l’expropriation et la lutte de Kolia. Au final, elle annihile toute action et introduit une certaine vanité à toute l’histoire.

Leviathan possède indéniablement une force visuelle qui tend parfois à écraser son propos. L’artifice du hors-champ provoque l’effet inverse de ce qu’il veut signifier, à savoir une prévisibilité dommageable. Zviaguintsev réussit à moitié son pari mais n’a certainement pas volé sa sélection, surtout aux vues de certains de ses concurrents (oui, The Homesman et Still The Water, je parle de vous).