Voir une Palme d’Or au cinéma après les résultats du Festival, c’est toujours tendu. Personnellement, j’ai toujours cette peur intrasèque de ne pas aimer le film, de ne pas le comprendre ou pire de l’aimer par reflet des journaux spécialisés et du jury de Cannes.

Je n’ai cependant plus ce problème ces dernières années, au vu des indéniables réussites qu’étaient « Le Ruban Blanc » et « Amour » de Michael Haneke, ou encore du « Tree of Life » de Terrence Malick (je ne peux me prononcer sur le Kechiche que je n’ai pas vu). Mon étonnement cette année s’est cependant manifesté : en grand admirateur des cinémas de Dolan et Godart, voir de celui de Cronenberg (même si son dernier film, tout réussi soit-il, aurait difficilement pu prétendre à la Palme au vu de son léger manque d’originalité de propos), je n’ai pas vu venir Winter Sleep, réalisé par l’inconnu de mon bataillon Nuri Bilge Ceylan.

Telle ne fut pas mon erreur. Au vu des critiques de presse déjà écrites j’ai, avant de voir le film, grincé des des dents face aux comparaisons au géant qu’est Ingmar Bergman, comparaisons selon moi souvent abusives. Force est de constater que cette adaptation de récits d’Anton Tchekhov, du point de vue de l’ambiance et du type de propos en tout cas, aurait pu être réalisée par un Ingmar Bergman à son meilleur: une famille composée d’un homme, de sa soeur et de sa femme se disent progressivement leurs quatre vérités, lors d’une mise en tension subtile. 

winter sleep

©Memento Films Distribution



Certains détails qui n’est sont pas, pourtant, viennent interférer avec cette sensation d’assister à un Bergman, et apportent au film turc une originalité à part: le paysage de neige et de pierre, stupéfiant de beauté, est loin des collines verdoyantes de la Suède des Scènes, et la manière de filmer au plan par plan, champ et contrechamp de Ceylan est bien loin de l’ambition esthétique de Bergman, quand bien même Ceylan offre de temps en temps de très beaux plans. C’est d’ailleurs par cette simplicité que le film brille un peu plus, de par sa volonté d’eviter toute artificialité, envers ses situations ou ses personnages. 

Ici, la vie nous est montrée, souvent dans ses mauvais moments et ses déchirements, mais n’est pourtant pas porteuse d’un pessimisme trop sombre, contrairement à ce que laisse présager les bandes annonces, mais également les premiers moments du film lui même. Il s’agit de laisser à la vie son libre cours, de vivre mais également de laisser vivre (c’est ce que dit la scène de la libération du cheval), sans s’embarasser de compassion pour ceux qui n’ont rien, ou moins que nous. Évidemment, tout n’est pas tout rose dans cette histoire qui n’est d’autre que celle de la vie elle-même, mais il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, une histoire de fierté, plus encore que d’une histoire de haine, portée par les incroyables acteurs que sont Haluk Bilgiber et Melisa Sozen. 

La durée, quant à elle, peut inquiéter certains. Il faut donc rassurer les plus réticents que pour tout spectateur avide de réflexion sur la vie et la manière dont on peut la vivre, les 3h16 passent plutôt rapidement. On sort de ce film grandi, et avides de nouvelles idées sur la condition humaine et sur la (presque?) vacuité de l’existence. Un grand film, un chef d’oeuvre, une Palme d’Or plus que méritée.

A.M.D