Chef d’oeuvre, films à voir, surestimé, sousestimé ? Parlons bien, parlons classique.

classique

Alors que tout le monde aujourd’hui rigole devant Sharknado ou Avalanche Sharks, il ne faut pas oublier qu’à la base de tous ces films de requins, il y en a un qui n’est pas un nanar absolu. Jaws est un mythe du cinéma, et surtout un sacré défi pour le jeune Steven Spielberg, qui n’a que 29 ans quand le film sort en salles. Et qui va révolutionner à la fois le cinéma, mais aussi sa carrière.

Jaws est considéré comme le premier blockbuster du cinéma moderne, mais c’est oublié qu’il est à la base un film de genre de la nouvelle vague américaine et qu’il est adapté du livre éponyme de Peter Benchley, sorti en 1974. Spielberg n’a pas pour volonté de casser la baraque avec son film ; pour preuve, il refuse d’embaucher Marlon Brando ou Charlton Heston, choisissant plutôt des acteurs moins connus, comme Roy Scheider (French Connection), Robert Shaw (Bons Baisers de Russie) ou encore Richard Dreyfuss (qui avait joué pour Lucas dans American Graffiti), pour bâtir son trio de héros  et il a eu raison, car les trois jouent très bien. Pour Spielberg, la vraie star est le requin. Enfin, quand il fonctionnait, car entre les problèmes sur les requins mécaniques, les conditions météo et les divers retards, le film explosa son budget, qui passa de 3 à 9 millions de dollars. Et encore aujourd’hui, Spielberg en garde de très mauvais souvenirs.

Dents de la mer

©Universal

Jaws n’est pas un film d’horreur au sens où on l’entend aujourd’hui. C’est un film d’ambiance, qui joue avec nos peurs – l’eau – et avec nos réflexes naturels devant un film d’épouvante – le film se permet quelques fausses alertes, pour mieux nous surprendre. Surtout, Spielberg sait faire monter la pression, et ce, malgré le peu de moyens visuels ou encore la quasi huis-clos dans la deuxième heure du film ; accompagné par un John Williams qui démontre déjà à l’époque qu’il est un très grand compositeur, alternant entre thèmes angoissants et musiques épiques, Steven suggère, laisse le spectateur se faire des idées, et frappe quand il est sûr de faire mouche. Et n’hésite pas à désamorcer brutalement un moment de tension par le rire pour mieux le faire revenir par la suite ; à ce titre, la scène sur le bateau où Roy Scheider est surpris par le requin alors qu’il lance de la viande dans la mer est une merveille d’ascenseur émotionnel.

L’autre grande qualité du film, c’est ce qu’il représente. Jaws n’est pas qu’un simple film sur un requin tueur ; c’est une relecture de Moby Dick. C’est pour cela que Jaws peut déboussoler ceux qui s’attendent à un film classique d’épouvante : si la première demi-heure du film peut s’y apparenter, le reste est plutôt du domaine de l’aventure, de la quête de trois cinglés qui bravent l’océan pour chasser un requin. Le film est donc assez lent, prenant le temps de s’attacher aux personnages de Quint, Martin Brody et Matt Hooper plutôt que de montrer du sang à tout va. Cela a deux avantages pour moi : l’économie d’effets permet, comme dit plus haut, de maximiser leur impact ; et deuxièmement, cette empathie envers les personnages permet au spectateur de se sentir quasiment à leurs côtés, et donc sur le bateau. Or, ce bateau, seul au milieu de l’océan, est terriblement fragile : on ressent donc un perpétuel sentiment d’insécurité face à un danger qui peut arriver à tout moment.

dents de la mer

©Universal

Jaws est donc plus qu’un film sur un requin tueur. Spielberg s’inspire d’Hitchcock pour faire monter la tension – le travelling compensé sur Scheider sur la plage, la caméra subjective dans l’eau, la suggestion – et ça marche. Même si le rythme du film peut poser problème dans la première partie et que les dialogues pêchent parfois par naïveté, Jaws reste encore aujourd’hui une référence, toujours aussi efficace malgré le temps qui passe. Véritable prototype du cinéma de Spielberg, que ce soit pour Jurassic Park, mais aussi pour les Indiana Jones, Jaws a aussi lancé la mode des films d’horreur aquatiques, mais personne n’a réussi à dépasser le maître. Surtout, il fut le premier gros succès des années 70, et de ce fait, marqua le début de la fin du Nouvel Hollywood, avec un autre carton au box-office qui sortit en 1977, un certain Star Wars. Mais c’est une autre histoire.