En mai 1991, un mois après l’annulation de Twin Peaks par ABC, David Lynch revient sur le devant de la scène en annonçant la création d’un film sur l’univers de la série pour une sortie en 1992. La société de production CIBY-2000, créée en 1990 par Francis Bouygues, sait qu’elle vient de faire un gros coup. Elle donne carte blanche à Lynch sur le plan créatif et technique, ce qui permet au réalisateur de réaliser ce dont il a envie, au grand dam des fans : une préquelle à la série, axé sur les 7 derniers jours de Laura Palmer.

La préquelle est un exercice casse-gueule, surtout sur une série mythique et ce quelque soit le média culturel – Ridley Scott en sait quelque chose avec Prometheus, Asimov avec Prélude et Aube à Fondation, Ronald D. Moore avec Caprica et plein de cas dans le domaine vidéoludique. Il faut répondre à plusieurs exigences : cohérence avec le scénario de l’oeuvre déjà existante, faire face à la pression des fans et surtout, ne pas trahir l’oeuvre d’origine. Des conditions pas toujours remplies, et même si elles le sont, les préquelles souffrent d’un académisme qui les paralysent et les empêchent d’être marquantes.

Or, je trouve que l’ami David s’en sort très bien, et ce n’est pas étonnant vu le sujet choisi. Les 7 jours précédant la mort de Laura Palmer permettent à Lynch de montrer encore une fois sa maîtrise des thématiques qui lui tiennent à cœur : perversion de l’innocence, perte de repères, d’espoir, et surtout une impression que ce qui va arriver est inéluctable. Laura Palmer est désespérée, et morte avant même qu’elle ne le soit vraiment. On assiste donc aux derniers jours d’une condamnée, et c’est typiquement le genre de sujet que Lynch sait traiter en y projetant son cinéma. Et puis, en refusant de faire une suite, le réalisateur se retire aussi une sacrée pression, sachant que toute la communauté de fans attendaient – et attend toujours – désespérément une suite à cette scène de la salle de bain. Le fait que Lynch soit libre vis-à-vis de la production le soulage aussi, l’expérience Dune étant toujours aussi douloureuse pour lui.

fire walk with me

L’idée de la préquelle permet aussi à Lynch de s’affranchir de la série. Oubliés le côté soap et les moments drôles ; Fire walk with me est d’une noirceur extrême, surtout dans sa deuxième partie. Nous ne sommes plus sur ABC, et surtout la production laisse au cinéaste carte blanche sur le projet ; pas étonnant donc de retrouver un traitement beaucoup plus lynchien, avec des séquences très fortes, comme la boîte de nuit ou dans la chambre de Laura à la veille de sa mort ; idem concernant la violence, plus crue, ou encore tout ce qui est travail du son, un peu dans la lignée de Blue Velvet. Lynch désoriente le spectateur, le bouscule dans ses certitudes, et franchement, ça marche. Le film prend aux tripes et monte en puissance jusqu’à la fin, onirique et très belle. De plus, l’OST de la série est reprise et travaillée par Badalamenti qui arrive à recréer une ambiance quasi-parfaite, soutenant parfaitement le côté malsain du film.

Après, si Lynch prend ses distances au niveau de la réalisation et du ton par rapport à la série, il s’appuie quand même sur elle concernant certains points, notamment le casting. Kyle MacLachlan, Sheryl Lee, Ray Wise, Dana Ashbrook, James Marshall, David Lynch himself… Si l’on ne retrouve pas tous les membres du cast d’origine – et notamment Lara Flynn Boyle qui fut remplacé ici par Moira Kelly pour jouer le personnage de Donna Hayward et qui le fait mal – globalement ça se tient. Le fait de ne pas retrouver tout le monde ne me gêne pas trop, vu que la série est centré d’abord sur Laura Palmer, pas sur Twin Peaks – d’ailleurs, on ne reconnait pas la ville de la série, mais l’absence de Ben et Audrey Horne me chagrine un peu, surtout Ben, qui a quand même une importance au niveau de sa relation avec Laura dans la série. A la place, Lynch fait intervenir des guests, notamment dans la première partie du film : Kiefer Sutherland, déjà rempli de tics au niveau des yeux, et David Bowie notamment. Pas extraordinaire, mais bon, ça passe.

Parfaite transition pour évoquer le défaut du film selon moi : sa première partie, axée sur le meurtre de Teresa Banks qui est évoqué dans le pilote de la série. Bon, ça aurait pu être une bonne idée, sauf que ça se traîne et que si Kiefer est convaincant, son acolyte l’est beaucoup moins. Ce n’est pas trop la faute de Chris Isaak, plus celle de l’écriture. Ca se veut mystérieux, mais on s’en fiche un peu en fait. Quand MacLachlan arrive, l’intérêt monte d’un cran, mais ça reste quand même une grosse demi-heure assez inutile en fin de compte. Cette séquence symbolise à merveille les problèmes qu’a eu Lynch à remobiliser les acteurs de la série qui se sentaient abandonnés lors de la deuxième saison : MacLachlan n’a pas souhaité avoir un grand rôle, il a donc fallu réécrire le script ; Lynch a dû faire face au même problème avec les refus de Sherilyn Fenn et Richard Beymer (Audrey et Ben Horne). Malgré toute sa volonté, le cinéaste a dû composer avec la fin de vie compliquée du show et les états d’âme compréhensible des acteurs, et ça se ressent au final.

Néanmoins, avec Fire walk with me, Lynch arrive à créer une oeuvre complémentaire de la série. Le film s’intègre parfaitement dans le scénario – j’ai regardé le pilote juste après et c’est sans faille, et éclaire la fin de Laura Palmer ainsi que sa descente aux enfers. Très sombre, pessimiste et flippant par moment – certaines séquences sont vraiment traumatisantes, Twin Peaks le film devrait être aimer par les fans de la série et les amoureux de Lynch. Clairement indissociable de la série, et un très bon film en prime, chapeau David.