En adaptant sa mise en scène sobre et sans concessions pour dépeindre le parcours d’un Afro-américain enlevé à sa famille et réduit à l’esclavage, Steve McQueen signe un véritable tour de force dérangeant et puissant. LE film à surpasser cette année, c’est celui-ci.

Les deux précédents films de Steve McQueen tournaient autour de la privation (« Hunger »), ou de l’incapacité à se priver de sexe (« Shame »). Ainsi, il n’est pas étonnant que le troisième film du réalisateur britannique tourne autour de la déshumanisation la plus totale : la séquence d’ouverture, sortie du contexte narratif totalement linéaire, affirme la patte du réalisateur.

Le parcours de Solomon Northup, Afro-américain de l’état de New York qui n’avaient pas de loi esclavagistes, est assez éloquent et authentique pour se suffire à lui-même. Mais le sens visuel de McQueen transcende littéralement son sujet. McQueen n’est pas tant intéressé par un étalage des sévices physiques subis, d’où des scènes de violence physique qui est parsemée mais tout aussi impressionnante. La caméra quitte très peu le point de vue de Northup, rebaptisé sans raison, témoin de lynchages, de familles décomposées malgré l’insistance du maître William Ford.

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« 12 Years A Slave » offre crûment toutes les déraisons et dérives de l’époque. (MARS Distribution)

A vrai dire, McQueen se retrousse les manches et décompose avec une colère réfrenée le système de l’esclavagisme, et la complexité des relations interraciales en Louisiane. La violence est ainsi psychologique, et les trois-quarts des scènes servent à glacer le sang et laisser le spectateur sur la touche. Les exemples sont pléthore à travers le film, mais citons cette scène où Northup joue du violon, et où l’hirsute Epps (un méconnaissable et éléctrique Michael Fassbender) force le groupe à danser, après que sa femme (Sarah Paulson) a violemment frappé Patsey, pourtant l’esclave la plus productive du champ.

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La nouvelle association Steve McQueen-Michael Fassbender débouche sur un portrait glaçant de propriétaire, Epps.

La catharsis du film n’a d’égale que la catharsis des maîtres et contremaîtres sur les esclaves, projettant leur propres contradictions, échappatoires et vices : on citera, entre autres, un Paul Dano hystérique et insoutenable, facteur d’une des scènes les plus insoutenables du film.

« 12 Years A Slave » est construit comme une succession de tableaux, confrontant les points de vue, donnant la parole aux acteurs de la traite d’une part et d’autre. Mais elle échappe à l’académisme et au côté documentaire avec une gestion de l’espace pesante et une immersion qui a la volonté de laisser des traces. Les champs de Louisiane sont dépeints comme des tunnels interminables, le design sonore est savamment distillé pour être pesant et épuré; Hans Zimmer livre un score fait de cordes ronflantes et désaccordées, et ne fait qu’accentuer le malaise du spectateur. McQueen refuse de céder aux clichés, développant autant Epps que Northup, et contextualisant le « blues » afin de donner un véritable moment de relâche à un personnage qui subit plus que de raison.

L’intelligence méticuleuse de « 12 Years A Slave » se situe dans son refus des conventions, un propos aussi didactique que stimulant. Steve McQueen épouse tout autant le regard combatif de son héros qu’il offre un panoramique sur le passif le plus persistant et polémique de l’histoire des Etats-Unis.