20 novembre 2013, excellente date pour proposer un état des lieux d’un certain ressenti envers le Cinéma. J’utilise le C majuscule pour le terme, car il touche autant au 7e art qu’aux salles multiplexes. Et en fait, la date, on s’en fout, c’était pour l’introduction.

Il y a quelques mois, je sortais d’une projection d’un film d’épouvante, il y a quelques mois, j’étais à une avant-première au Rex ou encore, j’étais assis dans les précieux fauteuils d’un MK2 sous 19 degrés. Le point commun entre tout ça ? Une sensation différente de vivre le film, de réfléchir, de partager.

Bref retour en arrière, il y a dix ans, je terminais des études « cinématographiques ». Notez l’utilisation de guillemets prouvant que ce genre de cursus n’amène rien de bon. Avant ces études, je regardais un film et je l’aimais ou non.

cinémaAprès 5 ans de théories, je ressors avec un esprit critique constamment activé. Je ne peux plus apprécier un film sans penser à ce qui gravite autour du produit : la réalisation, la production, la sortie, le genre, l’historique… Je ne peux plus dire si un film est bon ou pas, il y aura toujours une tonne de critères. (ce qui explique qu’un film dans son genre peut-être très réussi, mais être moins bon qu’un film moins réussi dans un autre genre)
Où je veux en venir ? Simplement que je suis dans une situation critique, mais le vrai terme, celle qui frôle dangereusement avec l’implosion. Vous mixez à cela la lente mutation du cinéma avec des suites à foison, des multiplexes de plus en plus transformés en soirées plateau télé et des réalisateurs et des acteurs qui ne comprennent plus le système dans lequel ils sont..

Bref, rien n’est dramatique mais quand un Spielberg et un Lucas pensent que le cinéma penche doucement vers un cinéma totalement voué au fan-service, au divertissement et à une sorte d’art de la consommation, on se demande s’ils n’ont pas raison. Oui, le cinéma est du divertissement, mais non, il n’est pas un vecteur de consommation. La dernière nouveauté d’Hollywood (terme regroupant l’industrie et non cette ville qui ne demande pas tant) est de proposer des tickets de cinéma premium  avec billet, lunettes 3D aux couleurs du film, affiche et copie digitale quand disponible pour une poignée de dizaines de dollars.
Le délai entre la sortie d’un film et sa sortie sur supports vidéos est de 4 mois environ. Le spectateur accompagne donc le film pendant quasiment une demi-année voire un an entre sa promo, sa sortie en salle et sa matérialisation en objet. Ajoutons à cela, les news relatives aux franchises qui sortent chaque semaine, nous sommes désormais dans le même processus qu’un fan de séries. Le spectateur doit attendre la nouvelle mouture pour se rassasier correctement. Le flux continu d’informations venant l’abreuver de rumeurs et de news officielles constitue une entité de plus en plus pesante.
cinémaCeci explique aussi que devant la tonne d’infos disponibles, le spectateur se retrouve le plus souvent critique, monte son site, s’en prend aux vraies professionnelles de la critique et tentent de prouver que le spectateur de ciné a autant un esprit critique valable que celui qui est payé pour.
Me voilà alors ici, en train de vous dire que je suis un peu blasé par l’expérience cinéma. La dernière projection qui m’a marquée est celle de Inside Llewyn Davis. Le public était différent d’un Pacific Rim évidemment. Je le voyais à la moyenne d’âge, aux discussions un peu prout-prout derrière moi et aux réactions de certaines personnes aux bandes-annonces de film. Je répète la blague du film avec un rire froid et hautain, je raconte ma dernière séance de zumba et je parle de Pierre qui lance sa dernière expo. Je me trouvais dans un drôle d’état. Pendant le film, certains faisaient des remarques à voix mi-basse (ou mi-haute), d’autres se mettaient en avant pour voir le film, insupportable sensation d’être obligé de le voir dans son champ de vision… En somme, mes séances ciné sont de moins en moins supportables, car il n’y a plus ce sacro-saint silence qui est devenu un pensum pour beaucoup. Je ne cherche pas le responsable (la carte illimitée, les prix, le pop-corn, les sièges, les horaires ?)

Bref portrait du spectateur de série : il attend la prochaine saison comme la providence et engloutit le plus souvent les épisodes disponibles en deux ou trois soirées. Je lisais encore sur un groupe facebook que certains n’avaient plus le plaisir de regarder des films tellement c’était devenu énervant de rentrer dans une nouvelle histoire chaque heure et demi. Je parlais séries tout à l’heure, il est évident qu’on se retrouve comme dans une communauté, un forum, où chacun vient poser son message et se tire.  Pour les franchises, le spectateur se retrouve tous les deux ans, devant un film avec des personnages qu’il connait, des rebondissements qu’il semble connaitre. Si c’est nul, on se dit que la suite sera meilleure, si c’est génial, la suite sera encore mieux ! L’offre et la demande deviennent quasi cannibales.

cinémaLa télévision, elle, s’est mutée en cinéma du “pauvre”. Les stars se bousculent pour apparaître dans les nouvelles productions à tirage limité. On parlait tout à l’heure de binge watching – et on y reviendra dans un prochain article – et ce procédé transforme alors toute série en sagas. On ne comprend plu la notion d’épisodes, d’histoires composées d’actes en 42 minutes. Alors qu’on pourrait voir le Seigneur des Anneaux version longue en tranche de 45 minutes, voir Game Of Thrones en binge watching reviendrait à regarder une longue saga filmique tant l’histoire semble délayée et prendre toute sa valeur comme cela. est-ce alors une bonne série dans le sens formel ?
Des mini-séries font leur apparition, les chaines du câble prônent les saisons réduites comme une production-value. On assiste à une mutation claire.
Les films se transforment en franchise, les franchises fidélisent le public, les séries télévisées se mutent en long film (avec plus ou moins l’aide du spectateur) tandis que les films proposent des épisodes à gros budget.

Bref conclusion, en disant qu’on ne peut rien en conclure. J’aimerais mettre en évidence que la sur-consommation est devenu extrêmement compliquée à gérer et que je ne sais plus apprécier un film en oubliant qu’on est 500 dans la même salle. Je ne supporte plus que les gens fassent “baaaah” quand un mec mange quelque chose, que les gens rigolent quand ils ont peur, que les gens se lèvent pendant le générique et restent debouts quand ils se rendent compte que ce n’est pas fini, que les gens mangent du fucking pop-corn en plongeant leur main dedans et que les tickets UGC ne s’arrachent plus suivant des pointillés ! Je vais rendre ma carte illimitée.

Voilà un bref état de mon cinéma.