Yunho et Inho, deux frères, se rendent en Chine afin de trouver une épouse à Inho via une agence matrimoniale. Le jeune homme a perdu sa voix lors d’un accident quand il était petit. Il espère rencontrer une femme qui lui convienne, et rentrer avec elle en Corée.

Le roman doit son titre à la première scène, lors de laquelle les deux frères assistent à un spectacle de cirque, qui leur est offert par l’agence. Scène et titre emblématiques, qui donneront son ton au roman. Entre grimaces, faux-semblants, dissimulations et tours de passe-passe, les sentiments des personnages seront versatiles, à la fois secrets et puissants.

Adieu le cirque est un roman à deux voix, celles d’Haehwa et de Yungo. D’un côté la jeune femme chinoise, qui retrouve l’espoir et un échappatoire, grâce à son mariage avec le coréen Inho. De l’autre côté, le jeune homme mélancolique, satisfait d’avoir aidé son frère à trouver une épouse malgré son handicap, et finalement troublé par cette belle-soeur à la fois douce et taciturne.

Haewha est en effet hantée par un amour passé, un européen qu’elle a rencontré lors de la visite d’un temple, en Chine. Aventure furtive qui s’est prolongée par un échange de lettres. Alors qu’elle est désormais mariée et sereine aux côtés d’Inho, Haehwa repense parfois intensément à son premier amour. Les souvenirs et son désir toujours intacts l’assaillent régulièrement, et violemment. C’est lors d’une promenade en Corée dans un village voisin qu’Yunho trouvera Haehwa évanouie. Son malaise est dû à ces souvenirs douloureux. Sans avoir la moindre idée de ce qui lui est arrivé, il la sert dans ses bras. Les deux jeunes gens sont surpris par Inho. Déconcerté, gêné, et tourmenté, Yunho va peu à peu comprendre qu’il tombe amoureux.

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Haehwa, de son côté, se veut une épouse exemplaire, et entretient avec Inho une jolie relation. Ils ne se parlent donc pas, mais communiquent de tous les autres moyens possibles. Par le regard, les gestes. Ce lien entre eux est très doux à lire, et parfaitement bien dépeint par l’auteur. J’emploie volontairement le terme de « dépeindre », car on ne peut pas dire qu’elle « décrive » réellement. Les phrases sont factuelles et vont à l’essentiel. Jamais un mot de trop. Elle exprime les interactions entre les personnages avec une simplicité absolue, une grande subtilité, et toujours beaucoup de poésie. L’amour naissant de Yunho pour Haehwa est merveilleusement bien amené.

« En me remémorant le visage de Haehwa, j’ai ressenti tout à la fois apaisement et douleur. »

9791090175105A la lecture du roman, j’ai eu l’impression que chaque personnage ne formait en réalité qu’une seule et même personne. Yunho et Haehwa semblent au final détenteurs d’une seule et même voix, celle de la solitude et de la frustration. Sans pourtant agir ni s’exprimer de la même manière, et empruntant des chemins de vie très divers, le style de l’auteur les rapproche énormément.

Une métaphore que j’ai trouvée troublante, qui traite de la mort comme d’une élévation, et de la vie comme d’une maladie. Au début du roman, la mère des deux frères décède. Très attachée à son jardin, sa belle-fille décide d’enterrer ses cendres parmi les fleurs. Son fils Yunho imagine les restes de sa mère s’entremêler aux racines des arbres et des fleurs, et renaître, d’une certaine manière, tandis que lui, toujours vivant, se perd et se gâte dans les méandres de son esprit torturé.

« Et pendant qu’elle fleurirait et fanerait trois fois, mon coeur se couvrirait comme l’arbre d’hématomes pourpres. »

Je dirai pour terminer qu’il s’agit d’un roman à la fois très beau, et très déconcertant. Il nous parle d’amours déçues, d’amours secrètes, et d’amours véritables. Multiples visages d’un seul et même sentiment, qui peut rendre fous les plus sereins. On peut tout à fait prêter à cette histoire une portée universelle. Le décalage que l’on peut tous ressentir entre les relations humaines telles qu’elles sont, et les relations humaines telles que l’on aimerait qu’elles soient. Et ce qui nous empêche de faire changer les choses.

 

Cheon Un-yeong est l’invitée d’honneur de la 30ème Foire du Livre de Saint-Louis (3 au 5 mai).

Lundi 6 mai (à partir de 18h30), soirée littéraire au Centre Culturel Coréen (2 avenue d’Iéna, 75016 Paris).