Une dizaine d’années après le premier Iron Man, le Marvel Cinematic Universe ferme les portes de cette première grande saga, dite Saga d’Infinité. L’occasion pour les héros de la première heure de se lancer dans une dernière bataille iconique, pour certains de tirer même leur révérence de différentes manières, et pour le spectateur et critique de tirer une première conclusion de ce qui a été construit, et de la manière dont le tout tient finalement. C’est tout l’intérêt d’Avengers Endgame.

Il est recommandé de ne lire cette analyse d’Avengers Endgame qu’une fois le film vu, en ce que la construction de l’intrigue y est expliquée, ainsi que différents points d’intrigue fondamentaux du film, y compris en sa fin. En d’autres termes : attention, spoilers.

Après avoir perdu face au Titan Fou Thanos, et avoir vu la moitié de la population de l’univers partir en fumée, les Avengers font face au trauma de leur échec, et de leurs pertes personnelles. Seulement, une fois cette perte assumée et les conséquences de celle-ci tirées, les survivants reçoivent dans leur quartier général un ancien collègue, qu’ils croyaient mort, et pourrait bien être la solution à leur problème…

Avengers Endgame

Stark ne sera pas forcément en meilleur état à la fin qu’au début.

Même en le retournant dans tous les sens possibles et imaginables, il est difficile de percevoir Avengers Endgame comme autre chose que le symbole d’une réussite objective. Avec des millions de spectateurs acquis à leur cause quoi qu’il arrive, une bonne vingtaine de films avec peu d’échecs critiques ou commerciaux, Disney et Marvel se sont imposés depuis bien des années comme des modèles industriels que la concurrence peinait à rattraper. Aussi, oser un final non pas à tout leur univers superhéroique (quel sens cela aurait-il, commercialement comme du point de vue du média proprement éternel donc les films s’inspirent ?), mais à une partie non négligeable de celui-ci, alors que les principales têtes d’affiches qui dominent le MCU depuis plus de dix ans, à savoir Robert Downey Jr (Iron Man) et Chris Evans (Captain America) voient leur contrat ainsi que vraisemblablement leur envie d’incarner leurs rôles respectifs arriver à terme. Sur ce point, il s’agit immédiatement d’expliquer que, contrairement à ce qui a pu leur être reproché depuis Age of Ultron (au moins), Marvel et Disney ne trichent pas : Avengers Endgame est une véritable conclusion, et n’ouvre aucune porte qui serait ensuite à refermer. Si, comme bien de bons esprits le font remarquer depuis longtemps, la Saga d’Infinity a tout d’une série télévisée, Endgame a tout d’une fin de saison, sans cliffanger ni ruse. Il s’agit, alors, d’analyser la pertinence de cette fin, et des éléments d’intrigue qui y mènent.

Très classiquement, Avengers Endgame est construit en trois actes, grandement inégaux. Tous partent pourtant d’un postulat, sinon original, au moins un peu osé quand on connaît la linéarité d’ensemble des productions jusqu’ici, ainsi que l’aspect très lisse des personnalités qui les composent. Les frères Russo, aux commandes de la production depuis Civil War, offrent au spectateur un film assez étonnamment, en tous cas dans ses deux premières heures, dépourvu d’action et de véritables rebondissements scénaristiques, laissant durant une longue première partie les personnages faire le deuil de leur échec, puis dans une seconde préparer la base de leur futur succès. Alors se réveillent les premiers problèmes du film, pour beaucoup liés à la construction antérieure du MCU mais aussi à l’incapacité des studios et scénaristes à l’origine du film à témoigner d’un semblant d’exigence vis à vis de leurs productions.

Avengers Endgame

Les costumes ne font pas si laids dans le film.

Le postulat de la première partie, en effet, est autant ambitieux pour une production de ce type qu’il est lacunaire dans son exécution pratique. Les personnages survivants du Snap sont montrés quelques jours plus tard en souffrance, désespérés de retrouver Thanos pour lui faire réparer ses actes. La première étape du deuil, le déni, est alors ressentie par les héros qui comprennent vite que le Titan s’est assuré pour que dans cette réalité, rien ne puisse être réparé. Le déni se change en colère quand Thor, apprenant cette nouvelle, commet l’irréparable, qui le marquera longtemps. C’est ensuite que les choses se gâtent quelque peu, quand chacun des années plus tard se retrouve à devoir réellement faire face à l’échec, sans qu’aucun acteur n’ait pour autant à sa disposition les moyens de faire ressentir la souffrance de ses personnages. Ni grands directeurs d’acteurs, ni aidés par des dialogues purement informatifs et sentencieux, les frères Russo semblent incapables de communiquer le ressenti de ces survivants, voir ne savent le traiter autrement que par la blague, parfois très douteuse (le traitement de Thor, devenu dépressif et ayant pris du poids, est assez scandaleux de mépris et de légèreté). L’univers sauve alors une première fois l’incapacité de ses créateurs (ou plutôt poursuiveurs) à le faire réellement vivre : l’émotion fonctionne dans Avengers Endgame, malgré l’inanité psychologique et intellectuelle de l’ensemble, non pas par la réussite du film lui-même mais par la conscience du spectateur qu’il appartient à un univers dont il aime les personnages, et que le souvenir du deuil ressenti au film précédent suffit à émouvoir. Une émotion qui n’est vaincue ni par l’incapacité de Mark Ruffalo à jouer sans rictus, ni par la proposition étonnamment hors sujet et désuète d’un Hawkeye devenu Ronin par colère.

Une fois conscience prise par les personnages, avec le retour d’Ant-Man du monde quantique suite à une coincidence franchement digne du plus mauvais nanar (un rat qui trébuche sur la machine supposée le faire revenir), qu’il est possible pour eux de réparer l’innommable en faisant revenir les disparus en récupérant les pierres dans le passé, la seconde partie du film commence. Celle-ci est faite d’explications absurdes et incohérentes, notamment quand les scientifiques du film expliquent que le passé n’affectera pas le futur alors que bien des événements s’évertuent à prouver le contraire dans le même film (un peu comme quand Ant-Man expliquait que réduire la taille d’un objet dans le film n’en changeait pas la masse… avant que le contraire ne soit démontré dans le climax). Une fois encore, ce type d’importants défauts de structure et d’intelligence scénaristique pure n’est toutefois pas perçu comme réellement problématique car totalement habituel dans les productions précédentes : la rigueur scénaristique n’a jamais été la qualité du MCU, et ce dès ses premiers pas. Au delà de ces éléments les plus perceptibles, l’acte en cause, consistant à revenir dans des films précédents du MCU par un exercice de style assez sympathique, est aussi vain qu’il est agréable à suivre : au fond, la réussite, un peu teinté d’un sacrifice prévisible, est la finalité évidente du processus et on se plaît à suspendre son incrédulité non pas pour faire semblant d’espérer qu’ils vont réussir, mais pour prétendre ignorer comment ils vont le faire. Un peu à la manière d’un Harry Potter et l’enfant maudit, reçu autrement plus froidement par bien des fans, Avengers Endgame se transforme alors en sorte de fan-fiction plaisante mais sans véritable ossature, où l’amusement et le souvenir priment sur une réelle intelligence ou finesse d’écriture.

Avengers Endgame

Il restera toujours ça de Thanos …

La réussite des personnages ne manquera pas d’arriver, menant au combat final tant attendu, clôture du film comme de dix ans de propositions calibrées pour l’attachement aux personnages. Le climax en cause est d’ailleurs le symbole le plus parfait de la réussite paradoxale de Marvel et de Disney : arriver à faire vibrer une salle entière et le plus réfractaire des fans de comics et de cinéma d’une même émotion, proprement incontrôlable, alors que les défauts de mise en scène sont omniprésents et le montage d’une rapidité absurde. Le charcutage habituel des frères Russo et l’illisibilité globale de l’action n’empêchent en effet pas le film d’être profondément héroique, et le spectateur de s’exclamer sans le savoir devant tel ou tel plan qu’il sait spectaculaire car normalement impossible selon les règles de l’univers en cause (en première ligne, Captain America s’emparant du marteau de Thor, supposé uniquement maniable par ce dernier). Peu importe que l’ensemble soit illisible et que l’issue positive, bien qu’une fois encore obligatoirement sacrificielle, ne fasse aucun doute au spectateur : tout fonctionne par que les personnages habituels sont héroiques, montrés comme tels et ainsi salués. Typiquement ce qui manquait d’ailleurs auparavant à certaines productions, telles qu’Homecoming montrant Spider-Man incapable de faire voler deux mètres sans tomber, empêchant cette adhésion générale. Les frères Russo ont décidé, grand bien leur fasse, de laisser pour cet ultime tour de piste le cynisme au placard, pour oser le grand spectacle fouillis et incontrôlable, mais résolument jouissif et over the top.

Comment expliquer qu’in fine, ce manque d’exigence cinématographique et scénaristique rencontre autant d’adhésion, même chez le cinéphile conscient de ces faiblesses ? Sans doute est-ce une question de constance, au fond Avengers Endgame fait partie d’une telle machine de production de métrages calibrés de la même façon que plus rien ne choque vraiment quant à sa qualité réelle. Mais cela est probablement surtout lié non pas seulement à l’habitude, mais à la familiarité de chacun avec ces personnages. Cette familiarité, qui n’est d’ailleurs vraisemblablement pas à confondre avec de l’affection, explique pourquoi le sacrifice du premier héros du MCU, Iron Man, émeut temps alors que le personnage devenait de plus en plus insupportable et caricatural au fil des films. Elle explique également sans doute comment la perspective définitive du passage de bouclier de Captain America à un autre résonne comme une perte réelle, alors que Chris Evans ne semble jamais avoir eu vraiment les moyens d’incarner le personnage. L’adhésion dépasse l’analyse froide du film, et laisse le critique un peu sans voix devant ce film dont il aura vraisemblablement assez honte dans dix ans : peu importe la qualité, alors, de ces productions, en ce qu’elles correspondent à une sensation et à une époque que seul le spectateur assidu pourra, dans le futur, ressentir. Et ce ne sont pas les foules devant la salle de cinéma aux heures classiques comme inhabituelles qui diront le contraire.

Avengers Endgame

« Qui quitte le MCU en premier ? »

Il n’est pas interdit, toutefois, de se demander si une fois ces personnages de la première heure disparus et remplacés par des poursuiveurs, il sera aussi aisé à Marvel de se passer de véritable exigence. Il lui sera en tous cas vraisemblablement difficile, voir impossible, de se contenter d’une habitude du spectateur, si comme le film le laisse entendre le changement est réellement en route. A suivre …

AMD