En salles depuis le 23 janvier, Green Book raconte l’histoire vraie de Don Shirley (Mahershala Ali), un pianiste noir américain qui décide de réaliser, en 1962, une série de représentations dans le Sud des États-Unis, lieu où les noirs sont historiquement rejetés. Pour l’aider, il se paye les services de Tony Vallelonga (Viggo Mortensen), un gros italien bourru, afin de l’aider à réaliser ce projet avec le moins d’encombres possibles. Le film est réalisé par Peter Farrelly, un habitué des comédies grasses (Mary à tout prix, Dumb and Dumber…).

Le sujet du film s’annonce de lui-même : ce sera la création d’une amitié entre les deux protagonistes principaux, déconstruisant de cette manière un racisme ancré chez le personnage de Tony, et ainsi permettre la libération de la parole chez Don. Cependant, là où le déroulement du film n’étonne jamais vraiment le spectateur, ce dernier reste titillé par divers éléments, de sorte qu’il est impossible de réellement s’ennuyer.

green book

Un de ces éléments est que, très étonnant dans ce genre de films, une forte dimension comique est présente. En effet, le film décide d’aborder la question du racisme aux États-Unis, thème déjà fréquemment interrogé dans le cinéma américain de ces dernières années, en incluant un duo aux antipodes qui se découvre peu à peu dans le film et qui se confronte sur à peu près tout ce qui est imaginable. De cette opposition naît des situations absurdes qui sont assez complexes pour y inclure une dimension raciste permettant le questionnement des personnages comme des spectateurs, situations qui restent toutefois naturelles et bien amenées et qui permettent donc un film au rythme fluide et efficace. C’est donc un fort parti pris que de traiter d’un sujet aussi lourd sous le thème de la franche rigolade. Or ce choix est vraiment questionnable : en effet, s’il est très innovant, le film peine à atteindre un discours puissant, notamment car les remarques racistes et stigmatisantes sont relayées au rang de simples remarques maladroites et stupides. Certes elles sont stupides, mais qu’elles décrochent à peine une petite moue de désarroi à Mahershala Ali est une grosse erreur, puisque de cette manière la gravité des paroles est atténuée. Or tout l’objectif d’un film sur le racisme est d’arriver à en proposer une critique intéressante, critique qui paraissait ici partir du bon pied, avant de laisser passer les remarques intolérantes sans jamais s’y interposer fermement. De plus, le côté comique contribue à une certaine frustration, celle de ne pas assister à de vraies belles scènes où de si grands acteurs auraient pu donner libre cours à leur talent. Au contraire, ces derniers sont emprisonnés dans des rôles caricaturaux, qu’ils incarnent évidemment magnifiquement bien, mais qui brident le potentiel des acteurs comme le potentiel du film.

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Finalement, c’est davantage durant une seconde partie que le film deviendra plus fort. En effet, avec des personnages s’enfonçant chaque fois un peu plus dans un Sud américain intolérant et avec des liens se fortifiant au sein du duo, le film se complexifie peu à peu, et devient donc un peu plus sombre. Les deux comparses font face à de plus en plus de situations qui tendent à faire partager le quotidien compliqué de Shirley, et donc à nous proposer un film encore plus intéressant qu’il ne l’était déjà en prenant plus position dans le combat idéologique que l’on était en droit d’attendre de Green Book. Il prend rapidement un ton plus intimiste qui relève largement le niveau du film, mais qui arrive toutefois un peu trop tard. De plus, ce brusque revirement de situation, qui n’est tout de même pas choquant, marque cependant un film qui ne sait pas trop sur quel pied danser. Entre un road-trip/feel-good movie et un film engagé sur le quotidien difficile d’un afro-américain, il est compliqué d’y instaurer un équilibre parfait, et par conséquent d’arriver à transmettre un message qui s’avère être plutôt brouillon. Une ou deux scènes se démarquent réellement du film, avec une vraie dimension symbolique et philosophique au bout, et elles sont si bien réussies qu’on ne peut que regretter qu’il n’y en aient pas eues plus, et qui finissent de nous prouver que le film recèle en lui de quoi être excellent, sans pour autant arriver à l’être.

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Seulement, Green Book n’est pas qu’un film sur le racisme, c’est aussi un film sur la musique, puisqu’en effet c’est cette dernière qui initie toute l’aventure, et c’est elle qui permet le rapprochement de Tony et Don, provoqué avant tout par le profond respect naissant chez Tony à l’encontre de son patron. À cette occasion, le spectateur assiste à des représentations de morceaux de jazz transpirant le talent et l’amour de la musique. Pour autant, aucune des différentes représentations n’est mise en scène de façon à sublimer le moment et à nous inviter à vivre un vrai choc émotionnel. C’est donc en partie par la musique qu’un léger décalage se crée entre les personnages et les spectateurs, et que par conséquent le discours du film touche moins ces derniers. De plus, l’omniprésence de musique lors de la première partie du film n’était pas nécessaire, d’autant qu’aucune musique extradiégétique n’arrive au niveau des musiques de Shirley, de sorte qu’une grande partie de la musique n’apporte pas grand chose au film et qu’il aurait été largement suffisant de se contenter des morceaux joués par le groupe de Don.

Green Book est donc un film complet sans l’être tout à fait. Il traite d’une pluralité de sujets intéressants sous des formes variées, explore des styles diamétralement opposés sans jamais choquer le spectateur dans ces changements, ce qui constitue la preuve d’une certaine finesse dans l’écriture du film, mais n’arrive pas à approfondir réellement aucun de ces sujets ou de ces styles. Finalement, il faut peut-être simplement considérer Green Book comme étant l’histoire d’une grande amitié, plus que comme un film s’insérant dans une certaine mouvance politique et artistique. Green Book est donc un film simple et bon, à défaut d’être un film grand et beau.

 

Terence