La vie rêvée de Virginia Fly : ce que veulent les femmes selon Angela Huth

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La vie rêvée de Virginia Fly est le dernier roman d’Angela Huth, paru chez Quai Voltaire cette année. Un roman coup de cœur ! Une histoire savoureuse, cruelle et tendre tout à la fois, qui tourne en ridicule les clichés que la société impose aux femmes. Un tour de force de l’auteur qui parvient à rendre crédible une héroïne à la fois naïve et lucide.

Virginia Fly a 31 ans, vit toujours chez ses parents, dans la grande banlieue londonienne. Institutrice sans histoires et sans partenaire, elle est toujours… vierge. Oui, à 31 ans. Hou. Pas bien. Ceci dit, la damoiselle n’a rien de niais ni de coincé ; au contraire, elle ne rêve que de ses premiers ébats, qu’elle imagine régulièrement sous forme de viol, avec allégresse. Elle n’a juste pas encore trouvé de partenaire pour réaliser ses fantasmes les plus chers, enterrée qu’elle est dans sa petite ville du Surrey, et ne connaît les hommes qu’au travers des lettres d’un Américain du nom de Charly avec qui elle correspond depuis 12 ans et de ses rares sorties à des concerts de musique classique avec Hans, un vénérable professeur autrichien qui ressemble à un croisement entre Einstein et Sherlock Holmes. Son amie de lycée, Caroline, quant à elle, est solidement mariée et maman de deux enfants, ce qui permet à Virginia de vivre un peu le quotidien de mère de famille par procuration, mais sans plus.

Mais surviennent soudain deux changements de fond qui bouleversent l’univers bien rangé de Virginia : tout d’abord, Charly lui déclare soudain venir lui rendre visite à Londres. Ce correspondant presque trop rêvé pour être réel sera-t-il à la hauteur de tous les fantasmes que Virginia a construits autour de lui ? Ensuite, sorti de nulle part, un producteur télé célèbre, Geoffrey Wysdom, souhaite faire un reportage sur la virginité, en la prenant comme cas particulier. Et cela ne rate pas : s’ouvrent alors à Virginia de multiples possibilités de perdre sa virginité, une fois qu’elle l’a révélée à toute l’Angleterre. Notamment à une certaine Mme Thompson, qui habite Londres et se met en tête de lui présenter un certain Ulick Brand.

On peut penser ce qu’on veut de Virginia ; certains la trouveront bécasse, d’autres lucide. À mon humble avis, elle est un mélange des deux. Un peu cruche par inexpérience, et par ses innombrables lectures romantiques, très lucide par son intelligence et son analyse perspicace des différents spécimens masculins qu’elle côtoie. C’est tout l’art d’Angela Huth de faire coexister ces deux dimensions dans son héroïne, et d’en dresser un portrait sensible, complexe, à la fois cruel et tendre, grâce à une plume efficace, ciselée, parfois tranchante qui touche toujours juste.

Il en est de même pour les autres personnages de La vie rêvée de Virginia Fly : leur caractère frôle la caricature, mais Angela Huth sait toujours s’arrêter quand il le faut, pour ne pas verser franchement dans le burlesque ou le comique lourd. On reste dans le crédible, dans des personnages qui sonnent vrai, tout en étant drolatiques. L’atmosphère qu’ils créent autour d’eux est immédiatement perceptible : l’agacement nous saisit dès que l’insupportable mère de Virginia apparaît dans les pages, la solitude profonde de Virginia nous étreint aussi efficacement que le froid de la campagne anglaise qu’elle arpente. Les situations et les atmosphères sont également très bien décrites : l’environnement morne de la maison des parents de Virginia, l’appartement de Mrs Thompson à Londres, qui par son style criard révèle son passé de demi-mondaine. Et la scène où Virginia perd – enfin – sa virginité est exceptionnellement réaliste, en opposition complète à tous les clichés romantiques et romanesques, que Virginia compare dans sa tête avec ce qu’elle vit, au moment même où elle le vit.

C’est en cela qu’Angela Huth déconstruit toutes les fausses idées qu’ont construites les romans sur la vie amoureuse féminine, tout en nous rappelant que la vie est infiniment plus complexe que ce seul élan romantique : à la fois cruelle et tendre, drôle et amère, réaliste et fantasmée. Et que c’est parfois déprimant certes, mais aussi bien plus captivant qu’un ciel sans nuages où de petits oiseaux feraient cui-cui.

Je reste malgré tout un peu réservée sur la fin de La vie rêvée de Virginia Fly, où je trouve que le déprimant prend par trop le dessus ; peut-être un contrepoint voulu au happy end traditionnel ? Mais ce roman est un petit bijou de l’humour caustique anglais, qui ne décevra pas les amateurs du genre.

« Pourquoi, se demanda Virginia, était-elle le genre de fille à qui les gens proposaient toujours une boisson chaude et non simplement un verre ? Qu’y avait-il chez elle qui empêchait les gens d’imaginer qu’elle s’enfilerait volontiers un double whisky ? Pour la première fois de sa vie, par cette froide soirée de novembre, elle refusa la fameuse boisson chaude.
« Je préférerais un brandy, si vous voulez bien », dit-elle en agitant à nouveau sa chevelure. Le professeur haussa les sourcils.
« Oh, mais vous êtes déchaînée ce soir ! Parfait. »
Ils allèrent dans un pub bien chauffé, que baignait un faible éclairage ambré, et burent un cognac dans un angle de la salle. Le professeur paraissait un peu déconcerté par l’insolite de la situation. »

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