Les Pleurs du vent, mariage réussi entre fantastique et réalisme

Les Pleurs du vent, roman bref mais prenant, est la seconde œuvre de Medoruma Shun à être traduite en français grâce aux éditions Zulma. Le premier, L’âme de Kotaro contemplait la mer, un recueil de nouvelles, a reçu le prix Akutagawa (l’équivalent de notre prix Goncourt au Japon). Cette nouvelle œuvre n’a pas à rougir de la comparaison ; elle a été adaptée au cinéma en 2004 sous le titre Fuon.

L’histoire des Pleurs du vent commence à Okinawa, où l’auteur a grandi, et entremêle deux générations : celle des adultes qui a vécu la guerre et celle des enfants qui ne l’a pas vécue. Le prélude s’ouvre sur un groupe d’enfants qui se lance un pari : monter jusqu’à l’ancien ossuaire du village, tombé en désuétude, qui se trouve au sommet d’une falaise et dont l’entrée est balisée par un crâne humain. Ce dernier, au gré du vent, émet parfois des murmures étranges que l’on appelle les pleurs du vent.

Là s’effectue le mariage de deux genres d’écriture : le réalisme, avec la vie du village, et le fantastique avec cette plainte sonore venant du crâne, inexplicable, qui effraie si bien les villageois qu’ils n’osent pas grimper jusqu’à l’ossuaire pour aller voir de quoi il en retourne.

Seul de tout le groupe d’enfants, Akira a le courage de relever le défi, malgré la peur qu’inspire le crâne. Sur ces entrefaites, deux hommes arrivent au village depuis la métropole, avec le projet de réaliser un reportage télévisé sur cette légende du crâne qui pleure, attribué à un kamikaze japonais. De tout le village, seul le père d’Akira, Seikichi, s’oppose directement à ce projet, considérant qu’il faut laisser les morts là où ils sont, et ne pas remuer le passé.

Ce qu’il ne sait pas, pris dans ses souvenirs, c’est que l’un de ces deux hommes, Fujii, revient aussi sur les pas de son passé avec ce reportage…

Et il est déjà trop tard : déjà leurs souvenirs de jeunesse remontent, et avec eux revit la sanglante bataille d’Okinawa, la seule île du Japon où des civils se sont retrouvés au milieu des combats terrestres entre Américains et Japonais. Le nombre de pertes civiles s’élève environ à un tiers de la population, ce qui est proportionnellement énorme, et le reste des civils a survécu en se cachant dans des grottes ou dans la jungle. Autrement dit, tout habitant de l’île porte ce poids dans sa mémoire, qui se cristallise dans l’aura du crâne et l’effroi que propage son murmure plaintif lorsque le vent se lève.

En filigrane du dialogue de Seikichi et Fujii, l’entremêlement du réalisme et fantastique dans lequel ils sont tous deux plongés montre superbement que l’opposition entre ces deux personnages n’est que de façade : l’un veut laisser le passé enterré pour ne pas être écrasé sous son poids, l’autre veut le déterrer pour l’exorciser. En réalité, les deux ne cherchent rien d’autre que la paix. Fine et délicate, l’écriture des Pleurs du vent nous montre leurs zones d’ombre, relate leurs souvenirs avec pudeur, montrant les contours du mystère tout en laissant ce dernier intact. Et l’attention et la finesse des descriptions qu’il fait du littoral et des arbres laisse libre cours à la poésie qui s’en élève, comme un écrin au milieu duquel brille le crâne blanc, poli par les années.

L’auteur Medoruma Shun

Le chant du crâne s’éteindra finalement sans qu’aucun des deux adultes ne puisse en avoir le cœur net ; seul Akira détiendra sans le savoir la clé du secret. Belle métaphore de l’enfance et de la succession des générations comme seul remède possible face au poids de la mémoire.

Les Pleurs du vent est un roman sensible, qui ne verse jamais dans le larmoyant, tout en retenue et en discrétion. On ne peut que s’incliner devant cette prouesse d’avoir déployé une telle légèreté pour parler d’un héritage historique aussi lourd sans partir dans un extrême ou l’autre.

« Au milieu du chant des cigales qui résonnait au loin, on entendit comme le son triste d’une flûte.

Akira et ses copains retinrent leur souffle, les yeux fixés sur la forme blanche. Le son provenait du crâne. Un murmure, ‘Uutôto, Uutôto…’ qui ne sortait d’aucune bouche. Le bruit du vent, aigu puis grave, suivit comme une luciole l’étroit chemin obscur au pied de la falaise, traversa le tympan des enfants qui tendaient l’oreille puis descendit jusqu’au fond de leur poitrine avant d’aller se dissoudre dans l’eau froide accumulée au creux d’un vieil arbre. »

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