Les forêts profondes : l’humanité face à Ebola

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Les forêts profondes est le premier roman d’Adrien Absolu, paru aux éditions JC Lattès le 5 octobre dernier. Ni Essai, ni Thriller, cet ouvrage traite de ce qui s’est passé au plus près de la population lors de la vague d’épidémie d’Ebola. En 2014, le virus aura terrifié toute la planète avec la crainte d’une propagation en Europe. Durant une bonne partie de l’année 2014, nous nous souvenons tous que nous étions rivés devant notre écran de télévision, se demandant si l’épidémie allait arriver jusqu’à nous. Mais est-ce que cela veut vraiment dire que nous ne sommes pas concernés, bien que ce virus n’ait jamais clairement dépassé l’Afrique (si l’on excepte les quelques infirmiers étrangers contaminés qui ont été très bien pris en charge dans nos hôpitaux) ? Comment ne pas se sentir traumatisés et impuissants, face au nombre impressionnant de morts, et à l’absence très troublante de vaccin ?

forets-profondesAdrien Absolu a travaillé auprès des humanitaires et nous livre un témoignage très précis de la progression de la maladie. L’épidémie aurait débuté insidieusement dans un village paysan de la Guinée, en décembre 2013. Lors de la période de Noël, un tout petit garçon meurt en quelques jours, et par tradition, le petit corps est touché par tous les membres de son village, sans qu’ils ne sachent à quoi ils s’exposent. Quelques jours plus tard, la grande sœur décède. Puis la mère, et la grand-mère. À partir de là, on croit à une malédiction, dans des terres où seules les croyances ancestrales subsistent et pas l’ombre d’un scientifique. À des dizaines de kilomètres du moindre hôpital. Au début, personne ne pense à Ebola, ce virus très mal connu qui n’a été découvert qu’en 1976, et qui, avant 2013, pouvait tuer jusqu’à plus de 200 personnes à chaque pic d’épidémie. Personne ne le sait encore à ce moment-là, mais en 2014, la maladie tuera plus de 11 000 personnes. Durant les mois qui arrivent, une course contre la montre s’opère. Personne ne sait pourquoi tant de personnes meurent dans les hôpitaux africains. Le virus avance masqué et est difficilement détectable. L’OMS, Médecins sans Frontières, l’Institut Pasteur envoient des médecins faire des prélèvements. Mais tout ceci prend du temps, et la population est parfois récalcitrante à abandonner le corps de leurs enfants aux « médecins blancs », encore mal vus à cause du traumatisme du colonialisme. Le virus est enfin détecté bien plus tard, aux environs de mars 2014, dans le laboratoire Mérieux de Lyon. Décodant les nucléotides du « filovirus » au prix d’expériences très longues, minutieuses et compliquées (à chaque faux mouvement, le scientifique peut se retrouver contaminé), la sentence tombe : ce n’est ni le choléra, ni la malaria. C’est bien Ebola, ce virus longiligne qui ressemble ironiquement aux réglisses de notre enfance, qui cause ces fièvres hémorragiques infernales qu’aucun traitement ne peut soigner.

Le titre du livre résume tout. C’est bien dans les forêts qu’est né et se cache le virus. Les rongeurs, les chauves-souris et les singes sont des réceptacles vivants pour la maladie qui couve sans broncher de longues années avant d’éclater en épidémie mortelle chez les humains. Car si les animaux en sont souvent les porteurs sains, le virus est mortel jusqu’à 90% chez l’homme. Impossible d’arrêter et d’endiguer la maladie, du moins à ses débuts. Il n’existe pas de réelle frontière entre les différents pays où elle démarre, la Guinée étant couverte de jungle, et les routes boueuses difficiles d’accès. Les frontières brouillées se ressentent le plus dans le nom même d’Ebola, qui n’est autre que le nom d’une rivière. L’hygiène est difficile à mettre en place, avec tous les risques que cela peut comporter. La paranoïa et la méfiance s’installent sur place, les populations s’accusent les unes les autres, et la peur est amplifiée par les sirènes des médias, qui n’arrangent rien à l’affaire. Les médecins et les infirmiers, avec leur patience et leur détermination, sont les principaux héros de cet effroyable thriller qui dépasse tous les scénarios de films catastrophe hollywoodiens.

Adrien Absolu nous livre dans Les forêts profondes un compte-rendu très détaillé avec des connaissances scientifiques qui n’ont rien d’arides ou de pompeuses. Le livre, à mi-chemin entre l’Essai et le roman, est très bien construit, vif, bref et dense à la fois. Le lecteur ne peut le lire que d’un trait, happé par cette course contre la montre qui semble perdue d’avance. Un témoignage fort, éprouvant devant les symptômes ravageurs de la maladie. On sent que l’auteur aime la Guinée, qu’il admire la population locale et qu’il veut se sentir aussi proche des habitants que possible. Cela se ressent dans l’écriture, qui ne fait jamais dans le misérabilisme, mais qui garde au contraire suffisamment de recul et de détachement pour bien expliquer au mieux ce qui s’est passé. Les forêts profondes propose une vue d’ensemble et juge chaque acteur de cette tragédie à sa juste place, que ce soit les populations trop méfiantes, les organisations humanitaires qui n’ont pas le même point de vue, et la lenteur parfois insupportable des trouvailles scientifiques.

Une grave question subsiste : et après Ebola ? Est-ce qu’on va continuer la recherche pour trouver un remède ou un vaccin ? Ou bien on oublie tout ? Car c’est exactement ce qui est en train de se passer : depuis début 2015, plus rien. Maintenant que l’épidémie s’est terminée, plus personne n’en parle, ce qui est risqué car l’humanité sera tout aussi dépassée quand ça recommencera. Car Ebola reviendra, c’est sûr. Les forêts profondes est donc un livre important, dans la mesure où il nous force à nous en rappeler.

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10/10

L'avis de Rebecca : Indispensable. Un témoignage important sur une effroyable épidémie.

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