Pour la peau : l’amour fou d’Emmanuelle Richard

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Pour la peau est le deuxième roman d’Emmanuelle Richard, que les éditions de l’Olivier publient en cette rentrée de janvier. Les différents visages de l’amour, du plus raisonnable au plus taré, y sont abordés. Elle vient de remporter le prix Anaïs Nin.

pour-la-peau-richardLes premières pages de Pour la peau sont aussi fouillies que les pensées d’Emma, qui ne sait pas où elle en est. Cette multitude d’images invoquées les unes à la suite des autres est l’illustration parfaite de la psychologie du personnage. Emma vient de se séparer de « S », avec lequel elle avait une relation posée. Mais après des semaines d’errance à le tromper afin de redécouvrir le sens du désir et du plaisir charnel, elle le quitte. « D’un commun accord ». Suit une période difficile où les rencontres se suivent et la déception s’installe… Emma se retrouve dans un marasme amoureux triste et interminable. Jusqu’à ce qu’elle se souvienne de cet homme qu’elle avait rencontré dans le cadre de la location de son studio. Pas trop mal, mais sans plus. Il ne lui plaît pas vraiment, au premier abord. Au second non plus, d’ailleurs. C’est cette magie de l’amour qui s’installe malgré tout peu à peu, qu’Emmanuelle Richard parvient parfaitement à retranscrire dans Pour la peau.

Dès le début de Pour la peau, la narratrice nous informe qu' »E » is the big deal. Celui qui depuis l’obsède et la tue à petit feu. Le récit de leurs moments en couple est d’autant plus émouvant qu’il est teinté de nostalgie. Emma énumère chaque détail dont elle se rappelle et se les repasse en boucle, puisque c’est tout ce qui lui reste. On apprend à découvrir cet homme à travers les yeux d’une femme malheureuse et déçue. Mais que s’est-il passé ? Le lecteur est le témoin de cette histoire d’amour pleine de modernité. Un couple qui n’en est d’abord pas un, puisqu’Emma voit plusieurs hommes à la fois, et E reste obsédé par son ex. Au milieu de cette folie douce et de ces instants magiques un peu volés à la morosité quotidienne, Emma ne comprend pas grand chose, mais ce qu’elle sait, c’est qu’E est en train de la rendre folle. Elle se sent s’attacher à lui de plus en plus et n’a aucun contrôle.

Emmanuelle Richard

Emmanuelle Richard

Emmanuelle Richard sait ménager son suspens dans Pour la peau. Nous, lecteurs, savons déjà que l’histoire se finit mal. Nous voyons la narratrice se rapprocher du précipice. On tente de retenir avec elle tous ces moments heureux passés avec E. La forme du roman est remarquable, en ce qu’elle fait véritablement sens. Il faut être très concentré pour saisir la chronologie du début du texte. Les épisodes s’entremêlent, on a du mal à suivre. A-t-elle quitté S ? Est-elle avec E ? Qui est cet homme ? Et celui-là ? Petit à petit, les doutes laissent place à une seule ligne directrice, on ne peut plus claire : celle de son histoire avec E. Finalement la seule chose qui se dégage de tout ce marasme. Lorsque l’on a enfin compris où on se situait, il est déjà trop tard.

Pour la peau est un roman magnifique. Les premières pages sont de qualité, mais la fin se termine en apothéose. On souffre avec Emma et on pleure avec elle son grand amour compliqué. L’auteur entremêle l’amour et le quotidien avec une réalité déconcertante. L’amour fou se trouve dans les petites choses et la traînée de souvenirs qu’il nous laisse quand il disparaît semble insurmontable.

« J’ai aimé le grand corps grimaçant. J’ai aimé le visage aveuglé tordu dans le soleil de fin de journée quand je débouchais à contrejour. J’ai aimé qu’il soit occupé à étendre une machine avant que je n’arrive – la position tendue, légèrement bancale, de l’attente trompée par du concret interrompue brusquement. Le catapultage dans une intimité nouvelle, les gestes quotidiens, son torchon à la main – ou une pièce de linge mouillé au bout du bras ballant coupé dans son élan. C’est une image pailletée d’une intimité très douce, très neuve et très incongrue : c’est pour ça que je l’aime. Une boule à neige en plein été. »

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Un commentaire

  1. C’est à la manière d’une entomologiste qu’Emmanuelle Richard choisit de nous raconter la passion amoureuse. Dans ce nouveau roman, elle cherche, détaille, creuse, dissèque la relation qu’elle a entretenue avec E. Ce faisant, elle essaie de comprendre le mystère qui entoure la naissance d’un amour, ce qui le fait tenir et ce qui le fragilise jusqu’à ce moment où il s’éteint, où il n’est plus tenable, plus vivable.
    S’il faut lire Emmanuelle Richard, ce n’est pas pour y chercher des recettes pour faire durer une histoire d’amour ou encore pour tenter de comprendre ce qu’il faut faire pour éviter l’échec, mais bien plutôt pour partager les moments de grâce, pour la peau qui frémissante et bien vivante.
    http://urlz.fr/3lk8

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