L’Ombre animale de Makenzy Orcel : un Fleuve de Mots

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L’Ombre animale est le deuxième livre de Makenzy Orcel, paru le 7 janvier aux éditions Zulma. Après la lecture de ce livre, force est de constater que la littérature d’Haïti est largement sous-estimée au vu de ses qualités uniques. Né à Port-au-Prince en 1983, Makenzy Orcel est déjà connu pour avoir écrit Les Immortelles sur la fureur de vivre au lendemain du tremblement de terre qui ravagea son île. Petit tour d’horizon d’une œuvre sauvage, pulsionnelle, et lyrique.

Dès les premières pages de L’Ombre animale, le lecteur se retrouve face à quelque chose d’extrêmement déroutant. Les mots s’enchaînent… sans aucune ponctuation, pas même de point à la fin des phrases. Ce qui peut être très déstabilisant devant cette pratique de lecture pour le moins inhabituelle. Nous sommes entraînés malgré nous sur un terrain glissant qui n’en finit plus… à la manière d’un fleuve tumultueux qui nous submerge littéralement : un Fleuve de Mots sidérant de rage, de beauté et de mort. Le lecteur n’a pas d’autre choix que de s’accrocher aux sens des mots eux-mêmes, et de reconstituer les phrases par groupes sémantiques, tel un naufragé qui s’agrippe aux débris d’un bateau qui coule. Un drôle de puzzle qui nous est proposé, dans la furie de ce Fleuve en crue.

LaSolutionEsquimauAWMakenzy Orcel fait parler sa mère à travers L’Ombre animale. Celle-ci vient de décéder, seule et démunie, dans sa case. Mais son cerveau en décomposition ne cesse de penser et nous voilà entraînés dans le manège infernal de sa vie, et de son cortège de souffrance. Son esprit, tout en s’élevant, nous ramène aux détails les plus crus de son existence disparue. Ce monologue très long, duquel nous ne pouvons décrocher, fait évidemment penser à Ulysse de James Joyce, pour l’utilisation du Stream of consciousness, soit un courant de pensées comparable à un fleuve. La mère défunte s’exprime à la première personne et renvoie à des éléments triviaux de sa vie, comme quand elle parle de « l’odeur d’oignon frit de la mort ». Elle décrit absolument tout, que ce soit la nature, sa vie médiocre dans son village, ses habitants livrés à la pauvreté et à la violence, le quotidien rythmé par les prières à l’église, les incantations vaudoues la nuit, les violences intra-familiales, mais elle parle aussi de sa propre insolence étant enfant, montrant un fort appétit de vivre.

La mère décrit les différentes membres de sa famille sans presque jamais les nommer directement : « Toi » renvoie à sa propre mère, « Makenzy » est le prénom de son père, et « Orcel » renvoie à son frère. « Toi »est un personnage soumis qui décrit la difficile condition des femmes d’Haïti. La grand-mère de l’auteur, la mère de la mère, a été vendue à Makenzy pour un lopin de terre, ou une poignée d’argent. Makenzy est un homme violent, odieux, incestueux, à la limite de la pédophilie : la mère décrit ses abus dans des détails à la limite de l’insoutenable, c’est pourquoi ce livre n’est pas du tout conseillé pour un lectorat jeune. La grand-mère, qui est une victime incapable de se rebeller, s’échappe la nuit pour prier les dieux et les arbres, comme pour chercher de la tendresse dans un quotidien très dur. Sa fille ne comprend rien à ces adultes au comportement absurde, tandis que son frère Orcel, s’enfonce dans le mutisme et se contente de contempler la mer. La mer, justement. Les passages où Orcel s’assied face à elle sont très beaux. Je n’ai jamais lu un aussi beau texte consacré à la mer : le lecteur peut la voir miroiter devant lui.

Makenzy Orcel

Makenzy Orcel

L’Ombre animale comporte toute la vie, d’une certaine façon, avec des détails du corps, pulsionnel et sexuel, les frémissements de la nature, les vagues de la mer, la joie des pêcheurs, les garçons qui ont des rêves de football, le curé de l’église dont on se moque aussi, et les femmes de moins en moins soumises avec les nouvelles générations. Ce long monologue qui s’étend sur presque tout le roman, est difficile à la lecture : c’est un texte exigeant et novateur. C’est vraiment une œuvre totale, dans la mesure où non seulement elle propose une histoire, mais elle est aussi difficile d’accès dans sa forme, ce qui change des trop nombreux livres mal écrits qui veulent faire dans le sensationnalisme ou le commercial. Mais Makenzy Orcel est bien plus exigeant que cela, et ça se voit. C’est une œuvre d’art qui est proposée ici.

En résumé, la lecture de L’Ombre animale peut être ardue, mais le livre rassemble tout, du vulgaire jusqu’au lyrisme, dans une écriture d’un sublime rare. Il y a quelque chose de plus en plus élégiaque au fur et à mesure de l’ouvrage, un peu comme d’un chant religieux tendu vers le ciel. Les mots sont puissants, libres, révoltés, un hymne à la vie à travers les dernières paroles de la mère défunte. Ce qui est un beau tour de force. Il n’y a pas à dire, voici un autre diamant noir de la littérature dont il faut davantage parler.

En littérature haïtienne, nous avions aussi critiqué le recueil de nouvelles Amour, Colère et Folie de Marie Vieux Chauvet. Article ici : Amour, Colère et Folie.

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