Alors que le paysage cinématographique français est source permanente d’un débat tripartite entre le public, les cinéphiles et les institutions, Maxime Solito nous propose l’étude d’un portrait, forcément centré mais très complet, d’un cinéma perçu par les cinéphiles, ou en tous cas une certaine frange d’entre eux.elles.

L’exercice du documentaire est très intéressant pour quiconque veut faire passer une idée : l’illusion de réalité est très utile pour faire accepter cet idéal par le spectateur, qui a souvent le mauvais réflexe de percevoir ce qu’il voit comme un discours tout à fait objectif. Évidemment, puisque tout film est politique, tout type de film est voué à transmettre, consciemment ou non, des valeurs ou des idéaux à son public. Maxime Solito a bien compris cela, mixant les passages de ces intervenants avec des passages de films, faisant interagir la « réalité » et la « fiction » pour en faire un mélange plein de vie, très interactif et très convaincant. Ainsi, l’illusion que tous les points de vue sont également traités dans le film est vite déjouée par les réaction des personnes qui suivent ces points de vue, pointant ainsi le discours et son appréhension par le spectateur vers une direction bien particulière.

On devine aisément le fond guerrier du film et il est dans ce sens un peu dommage qu’il soit délivré en voix off en fin de film, ce qui peut donner le sentiment qu’on ne fait pas confiance au spectateur pour comprendre ce qu’il faut comprendre alors que le tout est jusqu’à la fin très bien organisé et très clair dans le discours. On dirait plutôt que le film manque de confiance en lui même, en son pouvoir d’évocation. Pourtant, il est un trésor de montage, la Technique si chère aux intervenants est tout au service du film et parle presque mieux que ceux qui expriment face caméra leur discours. L’aveuglement coupable du directeur général du CNC est sanctionné par des yeux fictifs levés au ciel, tandis que la parole de Céline Sciamma est quasiment sacralisée, les hésitations sont gardés au montage comme la preuve d’un discours du cœur réel, tangible et peu préparé. Les Cinéphiles se suit comme le brûlot avant-gardiste qu’il est, avec tout l’agacement que des propos contraires aux pensées du spectateur peuvent susciter en lui, mais aussi avec toute l’honnêteté et la préparation (pour le coup, documentaire) dont il fait preuve.

Les cinéphiles

Robert Hospyan fait souvent le lien entre les parties.

Le film est travaillé. Il ouvre les yeux sur bien des points. Cela passe par la citation d’un certain nombre de sources objectives : on fait dire ce que l’on veut aux chiffres, mais ils existent et suffisent en eux mêmes à se rendre compte de problématiques peu ouvertes au grand public. Le nombre ridicule de films de genre soutenus par le CNC, les inégalités de représentation dans le cinéma français, rien n’est laissé de côté pour servir le propos, celui d’un cinéma national malade et dont la diversité manque à plusieurs niveaux. Les Cinéphiles n’est pas qu’une affaire de chiffres, mais est symbolique d’un cinéma très émotionnel et spontané que ne renierait pas Spielberg, que l’on sait modèle par bien des points du réalisateur. Ainsi, l’émotion passe par les témoignages de cinéphiles concerné.es.s, et rend les chiffres d’autant plus glaçants qu’ils sont directement liés aux humain.es. s qui les commentent.

Le projet a bien sûr des limites, qui tiennent aussi à l’objet militant qu’il est. On a déjà évoqué le problème d’un message peut-être passé un peu trop au forceps (mais c’est peut-être, après tout, essentiel pour qu’il soit entendu), on aurait aussi tendance à reprocher un manque de définition précise des termes qu’il emploie. Film de genre, cinéphile… dont des termes essentiels qu’il aurait peut être été bon de mieux cerner pour servir d’une manière plus adéquate et claire le propos. Mais le film est malgré cela une œuvre intellectuelle : quand il se pose les questions, notamment par le truchement de Pacôme Thiellement, des raisons de l’évolution considérée comme dramatique du cinéma français, le liant à des positionnements notamment historiques, il devient totalement brillant, et on se surprend à rejouer les passages concernés pour être sûr d’avoir bien saisi les enjeux de la question.

Les Cinéphiles

Céline Sciamma est intéressante, à la fois insider et critique.

S’il peut agacer par la fierté de son positionnement et les quelques répétitions qu’il commet, Les Cinéphiles reste un film à voir. Pas forcément pour être d’accord avec lui, mais pour avoir des éléments de réflexion provenant de points de vue que l’on entend peu, d’entendre une voix par trop mise sous silence aujourd’hui en France. Ces propos sont si bien servis qu’on ne peut, sinon pas très convaincu, au moins être amené à se poser les bonnes questions.

 

Les Cinéphiles est disponible sur Vimeo à la demande.

AMD