Les séries sont objets de convoitise depuis quelques années. La lente mutation du paysage sériel international a aussi fait changer la façon de les regarder… et de les comprendre. Mais on n’oublie aussi qu’elle a changé la façon de les concevoir.

(photo d'illustration Heather Collett/CBC Music and q digital)

Il y a quelques temps, le critique réputé Alan Sepinwall se faisait une profession de foi à nous rappeler qu’une série était avant tout un ensemble d’épisodes et non pas une histoire découpée. Par deux articles (Why your TV show doesn’t have to be a novel: In defense of the episode  et Your TV Show Doesn’t Have To Be A Movie: In Defense Of The Episode (Again) ), Sepinwall rendait justice à cette transformation de la narration sérielle.

Game Of Thrones, The Walking Dead, Breaking Bad, Stranger Things, ou encore plus proche de nous Dark ou This Is Us, ces séries ont toutes un point commun : elles génèrent des discussions sur les réseaux sociaux. Mais pas de la même manière.
Pourquoi analyser des séries puisqu’elles ne proposent ni plus, ni moins que deux choses qui ne demandent pas plus de d’attention que ça dans la réflexion : la répétition et la déclinaison ?

Pourtant, ce qui cloche dans tous ces débats est que nous n’avons plus du tout la notion d’épisodes. Nous raisonnons en termes de séries, d’entité globale. Le binge-watching, la multiplication des séries font que le spectateur enchaîne les séries et n’a plus le temps d’analyser en profondeur ce qu’il a vu. La somme des parties est devenue inappropriée à concevoir. On notera l’ensemble, le tout.

Dans les années 90, nous avions un rendez-vous hebdomadaire et des forums de discussions. Notre seule raison d’aller en ligne était de partager des ressentis suite à ce qu’une série avait à nous proposer cette semaine. La culture de l’épisode naissait (au niveau des discussions, il est évidemment que la série n’est pas née dans les années 90). Il y avait une offre artistique -et médiatique- qui se limitait à 40 ou 2 x 40 minutes et nous étions aptes à trouver du sens dans les épisodes vus. Nous remettions dans le contexte de la série, des personnages et de l’univers, tout ce que l’épisode nous proposait. Il y avait, évidemment, l’envie de voir plus d’épisodes mais le spectateur était contraint par la programmation de remettre à la semaine prochaine sa volonté et son désir de regarder un nouvel épisode.
La culture de l’épisode avait ce luxe de pouvoir proposer du temps pour digérer une histoire et de l’apprécier à sa juste valeur. On ne l’inscrivait que peu dans la durée de vie de la série. Les intrigues étaient aussi moins diluées dans le temps de la série, le côté feuilleton n’était pas aussi présent que maintenant et la série était encore une suite d’épisodes avec le plus souvent une fin d’épisode qui satisfaisait et même mieux : un prégénérique qui préparait les dizaines de minutes qui allaient suivre. Y’a t-il des prégénériques dans les séries actuelles qui prépare autant ? Dans les séries de networks peut-être puisqu’elles sont encore dans un format historique avec des actes et un schéma narratif qui répond aux besoins des coupures publicitaires.

Les listes des meilleurs épisodes de séries fleurissaient il y a 10 à 15 ans (sur Futon Critic) . Aujourd’hui c’est plutôt des listes des meilleures séries qui pointent leur nez.
La lente montée en puissance du câble et de la VOD a fait chuter la part des séries de grandes chaînes de networks dans les listes des séries importantes ou à suivre. Et puisqu’elles proposent un développement qui tend vers une intrigue diluée, nous considérons désormais une série comme une oeuvre complète et non totale. Ce n’est plus une somme mais un résultat. Nous ne sommes plus dans la répartition et la déclinaison. La série propose désormais : la dilution et la construction.

Le côté feuilleton est désormais quasi systématique dans les séries et il est donc pénible d’inscrire dans notre esprit les informations données durant 40 à 50 minutes. Cette culture de l’épisode semble disparaître.

Si on vous parle d’un épisode de Friends ou de Lost, vous aurez plus tendance à vous rappeler de l’histoire contée que des faits relatés. “We have to go back” vous reviendra en tête mais vous aurez plus en mémoire le souvenir de l’épisode que de la scène. Prenons maintenant comme exemple les discussions et réactions autour de The Walking Dead ou Game Of Thrones. Ces séries sont jugées par ce qu’elle peut produire comme scène marquante et non comme épisode marquant. Si on vous parle du Red Wedding, vous ne vous souviendrez que d’une scène et non de l’épisode entier. Si on vous parle du season finale de la saison 6 de Walking Dead, vous ne penserez qu’à la scène finale. C’est en ça que la culture de la série prend le dessus.

Une discussion a été ouverte sur un groupe Facebook. La question était simple : pouvez-vous me citer vos épisodes favoris / marquants? Si non, pour quelles raisons?
Pour Cyrielle, la mission est dur. “Si ceux qui n’en ont pas peuvent répondre, alors je me lance : J’adore vraiment quelques séries, et j’ai quelques scènes en tête, je me souviens d’instants forts, de dialogues mais je ne peux pas te citer d’épisodes… Comme ça à froid, je suis incapable de répondre… Si quelqu’un me demandait de lui donner un épisode à regarder pour le convertir à la série… Impossible ! Sauf peut-être sur les séries avec des histoires indépendantes style Supernatural, Esprits Criminels... Faudrait que j’y réfléchisse tout de même donc de là à dire que ce serait mes épisodes préférés…” On ressent donc bien cette notion de série feuilleton qui ne peut pas offrir d’épisode marquant mais juste des moments.

La force de proposition des séries s’amenuise pour ne produire du sens que via des avancées narratives significatives engluées dans des progressions lentes.
Les meilleurs épisodes de Friends sont faciles à trouver. Les meilleurs épisodes de The Walking Dead le sont moins. Ces découpages épisodiques sont moins pris en compte et s’inscrivent dans un ressenti global. On aimera la saison X de la série Y, on jugera dans son ensemble puisque, désormais,  la réception d’une série se fait par une vue plus large. “Il y a des épisodes très bons dans cette saison” est remplacé par “le début est chiant, après c’est mieux”.

Cette culture de la série empêche des rewatchs occasionnels. On ne revoit pas un épisode spécifique de The Walking Dead pour les émotions qu’il a produit, on regarde une saison ou une scène… On juge une série par sa saison entière proposée. Le binge watching pousse à opérer un bilan global à la manière… d’un long film découpé.
Clément pense d’ailleurs qu’on ne peut pas parler d’épisode, on doit parler de série seulement “Normalement tous les épisodes sont marquants dans une série qu’on aime vraiment…Parce qu’un épisode ne nous marque que par ce qu’il y a de construit autour… C’est comme demander quel moment on a préféré dans un film. Ce sera souvent les mêmes moments qui reviendront, parce que le film a été conçu autour de ces séquences clés. Et on les a filmé de façon à ce qu’elles nous marquent…Bref, pour moi il faut savoir aimer une œuvre dans son ensemble. Une série n’est PAS un tout, mais une somme de petites parties… Ce qui n’est pas ma vision des séries. TOUTES les séries sont un “Tout”, une expérience à vivre dans un ordre prévu et calculé par les scénaristes, qui conduit à une succession délibérée de moments forts et de moments moins forts, de moments intenses et de moments creux, mais néanmoins tous liés entre eux, donc indissociables au final…

Pour certains spectateurs, il y a encore une notion d’épisode marquant. Pour Delphine, c’est Game Of Thrones qui a réussi à créer du sens non plus par une scène mais par un épisode entier. ” Clairement, le premier qui me vient à l’esprit, c’est GoT 6×10, Winds of Winter. Cette production de ouf, et surtout l’ambiance musicale, je me souviens encore des frissons que j’ai eus en regardant cet épisode. Puis je parle même pas de tout ce qui s’y passe.” En terme d’expérience, Julien nous cite Switched at Birth,2×09. “Episode entièrement en langue des signes, c’était vraiment intéressant à regarder, mais carrément perturbant aussi.
Nelly n’hésite pas à citer This Is Us 1×15 pour la progression émotionnelle entre deux personnages “This is us, saison 1 episode 15, l’épisode est génial dans la façon dt la relation entre Randall et Kevin évolue avec cet épisode.” Pour Emeline “Je dirais l’épisode “La bataille des Batards” dans GOT. j’avais des frissons tout l’épisode. Ensuite je dirais l’épisode “Au-delà du mur” dans GOT il était magistral l’épisode l’un des meilleurs de la série. J’avais du stress, de la peine, de l’excitation.” Etrangement, pour Julie, la question est difficile car “les épisodes qui m’ont marqué ne sont pas forcément mes préférés.”

Une série est une succession d’épisodes qui doit, évidemment, donner envie de regarder la suite mais surtout doit rassasier le spectateur. Enchaîner les épisodes, binge watcher peut souligner aussi qu’un épisode ne se suffit pas à lui-même. Ce sentiment d’inachevé renvoie à une notion d’épisode incomplet, d’histoire sans fin. Si on binge-watch, quelle est, au final, la valeur d’un début d’épisode ou d’une fin ?

Pour dévier un peu sur le sujet, regardez ce colloque sur les séries feuilletonnantes et les formula shows mené par Claire Cornillon, docteure en littérature comparée.