L’inarrêtable valse des retours nostalgiques continue, et le genre horrifique aurait tort de ne pas en profiter. Après Chucky, Poltergeist et Amityville, Lionsgate frappe fort à son tour avec la reprise absurde et très attendue de sa licence autrefois phare : Saw. Et parce que le ridicule tue un peu quand même, le film se dote d’un nouveau titre pour ne pas avoir à composer avec la suite d’un Saw : Chapitre Final  : Jigsaw.

Des années après la mort du tueur au Puzzle, le monde ne vit plus sous le cauchemar des pièges mortels. Pourtant, un nouveau jeu est sur le point de démarrer, et tous les indices mènent à John Kramer lui-même, comme s’il menait encore la dance depuis la tombe…

On pensait que le film n’arriverait jamais, qu’il resterait à jamais une arlésienne fantasmée un jour par James Wan au cours d’un passage furtif d’Insidious. Mais Lionsgate et Twisted Pictures ont su tabler sur l’appétit des fans pour un bon torture porn, le genre ayant complètement disparu des salles depuis la fin de la saga. Confondu dans la masse des reprises opportunistes réussies une fois sur deux, Jigsaw se devait d’être armé de sacrés arguments pour justifier sa pertinence artistique, la rentabilité de la saga n’était plus à prouver. Résultat ? Un drôle de film, bourré d’idées mais aussi assez symptomatique de la période dans laquelle il évolue. Décryptage.

Jigsaw

Ca fait du bien.

Peut-on faire de Saw un meilleur film ? Depuis le second, la saga s’est confondue dans des films certes redoutablement efficaces d’un point de vue horrifiques mais totalement indigents sur la forme et sur le fond. Malgré l’affection presque coupable du public pour la saga, elle a une sale réputation dans le milieu cinéphile. Jigsaw choisit le drôle de postulat de changer cet état de fait, en proposant un morceau de mythologie franchement bien réalisé. Les raccords d’une scène à l’autre sont certes très vulgaires (on parle de quelque chose, la scène concernant cette chose commence, avec la voix pour seul lien), mais le film surprend par la beauté de son image et de ses plans souvent originaux, rarement droits, ne se contentant plus du champ contrechamp. Plus de minimum syndical, Michael et Peter Spierig ont une certaine ambition visuelle et se débarrassent définitivement de l’aspect frasseux de l’image des premiers films, même si le Chapitre Final avait déjà amorcé le changement. L’image est clean, très léchée.

Mais est il pertinent de faire de Saw un meilleur film ? La question semble absurde mais elle se pose vraiment, puisque cette nouvelle mise en scène semble être une partie d’un tout, ayant pour objectif d’édulcorer la saga. Étrange après tant d’années de violence gratuite et montrée face caméra qu’on ait ici tant de contrechamps, que des blessures parfois de l’ordre de la simple coupure ou ponctuelles. Le film fait le drôle de choix de tabler, si on excepte deux ou trois plans choc , sur le minimalisme de la violence, l’aspect grand guignolesque se volatilise pour une proposition de violence qui, intelligemment, se fait bien plus sentir par le spectateur puisqu’elle est de l’ordre de la douleur connue. C’est sur cette proposition que le film aurait pu (du ?) être efficace, mais l’effort de se placer au niveau du spectateur est contrebalancé justement par les ambitions de la mise en scène. La beauté de l’image rend finalement tout cela très irréel, et le montage des scènes violentes perd son aspect coupé à la hache pour des plans bien plus longs qui, in fine, donnent certes moins le tournis mais font sérieusement perdre sa nervosité à l’ensemble. Saw doit à peu près être la seule saga dont l’efficacité pâtit de la qualité objective.

Jigsaw

Complexe mais ambitieux.

Le renouvellement passe aussi par le fond, et on remarque aussi sur ce point une ambivalence de Jigsaw qui rend l’appréciation finale du produit très difficile. Étrange de voir en effet que le film est composé d’éléments provenant à la fois des pires et des meilleurs films de la vague nostalgique des années 2010. Le film n’à en effet, au niveau du fan service, rien à envier à un Star Wars VII : scies rotatives, seringues, couteaux, Jigsaw se compose dans les bons trois-quarts du films d’éléments stéréotypaux de la saga, et il faut attendre les derniers minutes pour apercevoir de nouveaux éléments comme les lasers… qui font que le film retombe un extremis dans le grand guignol. Le film témoigne sur ce fait de la grande difficulté d’être inventif sans être caricatural, dans les films du genre. Finalement, le film propose deux manières différentes de concevoir la saga mais aucune n’est vraiment satisfaisante du point de vue de l’efficacité pure.

C’est du point de vue des twists, autre élément essentiel de la saga, que le film est franchement très réussi. On vous en dévoilera un minimum aussi mais l’écriture très convaincante du film, l’alternance complexe de temporalités sont sublimées par un sens du montage entre les séquences assez remarquables qui font sans cesse pointer l’esprit du spectateur dans la mauvaise direction. Le travail de Josh Stolberg est en ce sens très convaincant. Dommage tout de même que le film ignore des pans de mythologie récente pour servir son propos, c’est toujours assez dérangeant de voir que la pression de fans conduit à annuler purement et simplement des morceaux d’histoire, sous prétexte que le film concerné n’a pas plu. Mais, dans le résultat final, le propos sert l’efficacité de l’ensemble, encore une fois difficile de faire l’équilibriste.

Jigsaw

Timide, quand même.

Avec le recul, Jigsaw est pertinent. Il construit sa propre mythologie, son propre style, consiste en le lancement d’une nouvelle saga. Reste à voir si elle saura se détacher de la pression engendrée par son aînée, et se construite totalement par elle-même. On a hâte de voir ça.

AMD